Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 08/01/2018

Victoria reine d’Angleterre et comtesse de Kent

Voici le 137ème conte fantasmagorique de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini.

L’époque victorienne…

Victoria reine d’Angleterre et comtesse de Kent

Genre: réalité-fiction

– Hôtel Victoria, Montreux, 16 décembre 2017 –

À Monsieur le directeur, Toni Mittermaier.

Préambule.
Je savourais agréablement le thé face au lac, lorsque Monsieur et Madame les directeurs de l’Hôtel Victoria de Glion-sur-Montreux, vinrent courtoisement m’inviter à prendre connaissance d’une liasse de billets défraichis, entourés d’un ruban qui, en son temps, dût être d’un resplendissant velours écarlate.
Ils relataient d’une encre fine, aux rondes délicates, la rencontre d’un certain Jean-François d’Assanges de vielle souche aristocratique française et de la reine Victoria tentant d’oublier le long deuil du prince Albert son époux, lorsqu’elle vint en villégiatures sur les berges de la Riviera vaudoise en l’été de 1867.
Je fus fort touché par l’amabilité et la confiance que la direction me fit, en me livrant tel quel le récit poignant de mon ultime parent de sang direct.
Les années ayant donc passé, il est grand temps, je pense, de livrer au plus grand nombre ces quelques témoignages décrivant une affection particulièrement sincère entre mon aïeul et la Monarque, qui de plus honora notre région en la couronnant d’une culture florissante, retransmise directement par ses sujets dont elle vanta beaucoup l’érudition.

Que jamais ne périsse donc la mémoire des aïeux et que Dieu bénisse toujours en Son Saint-Royaume, l’âme immortelle de la Reine Victoria du Royaume Uni, comtesse de Kent et impératrice des Indes.
Glion1925,
Jean-Hubert-Honoré d’Assanges

**********

 

Afin que ne décline point l’époque de son règne, je la chérirai à jamais en mémoire, moi, Jean-Jacques Sigismond d’Assanges, grand admirateur de Sa Souveraineté la Princesse de Kent – c’est ainsi qu’elle se laissait nommer afin de régner « incognitas »- je n’oublierai donc pas ce fameux été caniculaire de 1867 voyant ma souveraine effectuer son long périple en Suisse; que l’on me pardonne cette singulière familiarité n’étant que pure tendresse à son égard.

 

La saison flambait de tous ses feux, Madame, fort incommodée par le foehn de Giessbach fut voiturée au plus vite vers la Furka, afin de retrouver une fraîcheur qui convenait mieux à son état.

Il faut dire qu’elle avait abusé de la promenade, épuisant le personnel par de vains arrêts sur l’Axenstrasse, Tous pensaient que la journée ne se terminerait jamais.

La comtesse de Kent n’en continuait pas moins de conserver son humeur mélancolique, toute de noire vêtue, portant le plomb d’un deuil de sept ans dont elle n’arrivait à se départir.

 

L’idée de villégiatures en Suisse traversant d’abord la France avec le train de Napoléon III – à cette occasion généreusement offert par le souverain – puis par l’arrivée à Genève, Ouchy négligemment, Montreux émerveillée, Giessbach, le glacier du Rhône puis enfin Glion au retour, ce voyage donc lui vint afin d’échapper à sa lourde tâche monarchique, constituée d’obligations pesantes et vaines querelles secouant les protagonistes du Parlement de Londres.

 

Le médecin personnel de la comtesse ne savait plus que songer à ce sujet; au début, il s’était bien agit de peines indicibles courbant la monarque aussi proche qu’il fût possible du pavé, c’était, paraît-il, pitoyable de la voir ainsi défiler, une véritable tragédie s’abattait sur le Palais, car les affaires devaient derechef poursuivre leurs cours, quoi qu’il arrivât, on s’en doute fort bien. Il n’existait plus autre endroit sans qu’on n’aperçût la monarque errer d’un couloir à l’autre, telle une ombre pathétique s’engluant aux moindres tentures, aux moindres écueils jalonnant son parcours.

Regard éperdu, visage bouffi, la bouche ne devenant plus qu’un mince point d’orgue ne pouvant qu’à peine articuler un son, c’était donc bien toutes ces mélancolies qui minaient inlassablement le palais de Bukingham.

 

Comme sa Majesté ne désirait plus du tout mettre ses royales empreintes en extérieurs, la cour entière se retrouvait cloîtrée entre les murs du palais, ceux des cuisines, des loges des domestiques, des écuries et du lit royal.

Son âme s’embourbait en des appétits mortifères, composés de volailles saucées en tout genre, fourrées elles-mêmes en des panses d’agneaux ou autres pâtés, gelées translucides tremblotant sur assiettes comme l’eût fait un goitre pernicieux en situation pathogène.

 

Le corps n’en pouvait plus de ces alanguissements, cherchant par tous les moyens possibles à saillir du carcan en lequel on l’avait encroûté, muni d’une graisse indigne et ne lui appartenant point. Mais l’appétit compulsif ne le voyait pas ainsi et les desserts, composés de sorbets et de profitéroles au chocolat, s’engloutissaient les uns derrière les autres avec plus de voracité encore.

Elle était capable d’engloutir un menu de six plats en moins de quinze minutes; si bien qu’il fallut que le médecin de Sa Majesté attendit parfois une semaine entière, pour que le côlon royal voulut bien et sans sommation aucune, transiter d’un trône à l’autre…

 

– Nous pensons avoir besoin de forces, pour nous remettre dans les pas d’Albert, mon défunt mari…

 

Mais Madame ne pouvait finir sa phrase sans se sentir tenaillée par la douleur. Albert était partout, en ces vastes champs découpés puis liés en meules dorées de vallée en vallée, ainsi qu’en la lumière dardant comme un glaçage violacé le napperon alpestre. Tout cela formait un spectre luminescent composé de l’être aimé qui s’érigeait dans les airs, demeurait en chaque recoin, soufflant l’abondance sur le bucolisme ambiant: oui, tout s’y recomposait et cela atteignit son paroxysme, lorsque la comtesse de Kent parvint à Glion sur Montreux.

 

Je m’en souviens, le coeur tout palpitant encore…

 

Elle est arrivée épuisée, réunie de ses trois enfants et d’accompagnants limités à une quinzaine de personnes seulement, mais en possession de son service à thé au grand complet, de son lit qu’elle fit immédiatement disposer devant la vue grandiose baignant la terrasse; alors, comme tous les Anglais qui se pressaient sur la Riviera ces années-là, elle fut sensible à l’ondoiement gracieux des rivages déroulant leurs volutes au lointain; le chagrin qu’elle portait vint à s’atténuer quelque peu, elle sentit la symbiose de ce belvédère la fortifier, les langueurs assoupies sous de vastes voilages disposer d’un baume bienfaiteur, envahissant de clarté les moindres oriels planant au-dessus de la plaine.

 

Il y avait aussi cet îlot au milieu du lac qui la fascinait d’avantage, corolle ombellifère ornant de son feuillage un dégradé émeraude sur l’onde cyan.

Le soir, inlassablement, la comtesse de Kent continuait de contempler la ville; l’éclat de Territet miroitant longuement sous le tain du Léman, les remous argentés coiffant de frêles esquifs ou de plus robustes rocailles, tous munis des mêmes apparats.

 

Que ne ferait-on pour retrouver parmi les traces de l’aimé, un peu de son esprit s’unissant aux colossales montagnes, gardiennes de la plaine, dont les faciès enneigés dormaient à ciel ouvert?

 

Que ne ferait-on, suspendu ainsi au-dessus des écumes tufeuses, voguant presque entre l’onde et l’éther, pour ressentir, pour être sûre de n’imaginer seulement que ce qui transparaissait de cet amour à jamais confondu, n’était pas uniquement l’oeuvre de l’imagination blessée et cherchant par tous les moyens à retrouver une partie d’esprit au-dessus du néant ?

 

Que cela faisait donc grand bien de voir fleurir, sur les chemins environnants, ces brassées de crinolines tournoyantes, appartenant à quelque jeune fille oisive et insouciante, s’ébrouant tout à coup sur la passerelle du Sentier des Roses, ou d’autres plus lointaines, telles des narcisses d’ivoire, onduler de la taille comme le vent berce les inflorescences d’un rosier.

 

– Cette île au milieu du lac, qui envahit mon esprit et m’apporte volonté de m’y évader, la voyez-vous? Nous comptons nous y rendre dès l’aube, juste après que nous ayons déjeuné. Nous avons déjà pris toutes les dispositions nécessaires afin que l’excursion devienne possible. Mais nous aimerions y demeurer seuls, quand nous disons seuls, nous voulons dire qu’en votre unique compagnie. La sottise, la nonchalance et l’apathie de mes progénitures m’indisposent au plus haut point!

– Mais… que sa  Majesté me permette seulement de lui laisser entendre…

– Il n’y a rien à redire à ce sujet! Je vaque comme bon me semble et là où je le désire; je suis toujours la reine du Royaume-Uni, même lorsque l’Angleterre ne réside plus directement sous mes empreintes.

– Certes Madame. Je… Certainement. Comme il vous plaira… Je frémis juste concernant la sécurité de Sa Majesté. Nous serons bien vulnérables une fois embarqués au milieu du lac, sans défense aucune.

– La sécurité d’une barque suffit et ce ne sont point les flots du « lac de Genève » qui nous emporteront contre nos volontés! Puis, avec vous, je saurais mieux m’entretenir de plus hauts sujets, qu’avec tous les usuels se proclamant si pompeusement ceux de ma cour!

 

– Bien, Madame. J’agirai comme il sied à votre Majesté. Je veillerai sur vous du mieux possible. Ne venez surtout pas à supposer que votre compagnie me déplut et que j’essayai par tous les moyens de m’en défiler. Là n’était point le propos.

Bien au contraire. Je craindrais plutôt que vous eussiez voulu nous en priver définitivement.

 

Sur l’île de Peilz, un robuste marronnier constituait l’axe du récif, accompagné d’un platane émergeant d’un seul jet; ces arbres robustes arpentaient leurs deux mâts, s’épanouissant d’un unique chapiteau à mi-cieux. Il semblait que la nacelle ainsi constituée voguait, flottant comme un landau sur de turquoises transparences.

Des profondeurs remuantes émergeaient parfois des alluvions plus azurés qu’à l’accoutumée, rendant les eaux comme des cristaux agencés et se mouvant sur divers plans. C’est en ce lieu idyllique que les yeux chagrinés de la reine se laissèrent longuement sangloter.

Nous étions esseulés, sans protocole ni officiel pour nous épier, nous n’entendions que le clapotis des ondes contre la roche, embarqués tous deux sur une espèce de radeau d’où s’échappait la luxuriance du feuillage ombellifère entre le tulle des cieux, dont les clartés intenses se plaisaient à forcer le maillage.

 

Désormais, plus rien ne venait à l’assaut de la royauté, que la brise en ces voiles frémissantes et l’aveu d’un chagrin si longuement étrenné, jamais une seul fois apaisé, creusant de profonds sillons en l’âme éprouvée, ainsi que des rides plus marquées encore sur le parchemin ténu, qu’était devenu l’existence de la monarque.

 

Le fardeau jamais ne serait délesté, mais la souveraine, à cet instant, profitait des moindres accalmies l’apaisant quelque peu, le visage baigné de larmes au milieu d’une embarcation qui n’atteindrait terre que si l’on y pourvoyait volontairement.

 

– Je ne voudrais pas que s’arrêtassent ces instants, je ne veux plus retourner à la Cour subir le Parlement, si ce n’est m’enquérir des conseils de ce tendre Disraeli que j’avais nommé comte de Beaconsfield en… Attendez-un instant je vous prie… Oui c’est cela, en 1876. Que le temps s’égraine donc vite! Cependant, de grâce, qu’on ne me force plus à prendre témoignage d’un Parlement caquetant et ivre de se hisser jusqu’à nous, en y employant toutes les bassesses que je vous laisse à nos égards imaginer!

 

Tout ce qui m’était cher a disparu, Balmoral et Osborne House ne me ramènent que de douloureux souvenirs, je revois Lord Melbourne dans un recoin, tenter par ses bienveillances paternelles de ramener une raison en des endroits où ne subsistent désormais plus que ténèbres.

Oui, tout s’en fût, monsieur, tout a disparu, les époques changent et je me sais désormais ne plus suivre leurs mouvances.

Pourquoi donc est-il si long à venir, l’instant où je pourrais, d’une robe immaculée, enfin rejoindre Albert de l’autre côté de ces berges?

Je suis encline à tant de lassitudes…

 

C’est alors que je la regardai, hagard, moi-même effondré sur une époque tombant en poussière.

Ce n’était plus une reine qui m’entretenait, mais une petite fille inconsolable et gâtée, jouant avec ses poupées, effondrée d’avoir perdu son époque albertienne.

 

– Votre Majesté…  Je ne sais non plus, comment je vais survivre à vous voir quitter la Suisse. Car ce qu’apportèrent vos sujets à Montreux, je le pressens que dans les prochains siècles à venir, la vulgarité des masses le transformera en kermesse, incivilités et délabrements urbains, oui je le pressens. La disharmonie sera partout comme un horrible chancre défigurant notre magnifique écrin. On ne tiendra plus compte ni de l’histoire, ni des patrimoines. Les ensembles architecturaux seront engloutis par la pioche du profit et les argots de tous genres deviendront langage acquis et reconnus par l’ensemble d’une populace décervelée d’une Europe dépossédée de son patrimoine culturel et historique.

Je vais vous énoncer encore quelques graves pensées, Majesté, dont je ne vous demande point d’en répondre, mais que je reprends de suppositions ayant entouré la fameuses et mystérieuse enquête de votre siècle et qui, sauf votre respect Majesté, vous entache encore dans les services de Scotland-Yard: il faudrait qu’en cette nouvelle Whyte Chapel, tel votre chirurgien présumé coupable, si vous me permettez le mot, Sir John williams, oui, qu’un Jack l’éventreur hypothétique, habile du bistouri puisse à son tour aussi tailler dans l’omentum d’un peuple dépravé et avachi, afin de rendre aux paysages et aux gens d’éthique irréprochable, un tissu moral, éducatif et sociétal à nouveau des plus robustes.

Que devons-nous accomplir, je vous le demande?

Nos droitures peuvent-elles seules continuer leurs face à face dans la flatulence financière, l’indigence morale, sans compromis d’aucune sorte? Car vous pensez bien que je ne relâcherai en rien ma loyauté personnelle, retransmise depuis des siècles par une famille d’aristocrates, en déclin certes, mais jamais au point de renier l’honneur du coeur, de l’esprit et du devoir à accomplir!

– Monsieur d’Assanges, venez donc avec moi à Londres, je ne saurais  me passer de votre compagnie désormais. C’est la reine qui l’exige, prenez-le comme un ordre. C’est la seule et unique manière de répondre aux affres qui, gémellaires, nous rongent depuis très longtemps. Nous n’aurions plus à nous morfondre seuls à étouffer nos jours aux lustres livides de Bukingham, Windsor, Osborne House et Balmoral.

– Mais, votre majesté, votre devoir est de régner! De vivre pour cette action, du moins d’y survivre encore. Qui sait? D’autres affections pourront encore survenir et, modestement, essuyer leurs pieds sur le seuil de vos entreprises, ne croyez-vous pas?

C’est une tâche qu’il n’incombe qu’à vous-même votre Majesté, celui de gouverner encore…

– Mais point la vôtre d’être résigné, Monsieur d’Assanges. Alors? Pourrons-nous compter sur vous ?

 

Londres ne fut pas, ni la Reine non plus, accompagnée.

 

Entre eux deux la fin du siècle s’était effondrée une fois de plus sur un lit de fer étroit et blanc, dans l’un de ces nombreux sanatoriums flétrissant le romantisme du dix-neuvième siècle.

Tuberculose, typhoïde et méningite entravaient aussi les hautes sphères de la monarchie; mais en ce qui concernait la Reine, je l’appris presque avec soulagement depuis ma chambre, elle survécut pleine de vigueur encore en la compagnie d’Abdul Karim,qui lui permit jusqu’au bout de son deuil, de l’éclairer d’un Taj Mahal luminescent et d’une sagesse plus universelle qu’une seule compagnie, ne serait-ce que coloniale.

Cette blancheur mit fin à son deuil et les peines s’effeuillèrent enfin définitivement, telles des pétales de roses sur un lit de marbre froid, le 22 janvier 1901.

Le règne total de la reine Victoria dura soixante trois ans, sept mois et deux jours.

 

© Luciano Cavallini, Membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, « Contes fantasmagoriques de Montreux », « Victoria reine d’Angleterre et comtesse de Kent », décembre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.