Montreux NEWS

Retrouvez ici, toutes les infos, évènements et faits marquants de la vie montreusienne. La Commune de Montreux, célèbre dans le monde entier, se situe sur la rive est du lac Léman, bénéficiant d’un micro-climat au centre de ce que l’on appelle la Riviera vaudoise.

Paru le: 29/12/2014

Un conte touchant de Luciano Cavallini

En cette fin d’année, voici un conte touchant de Luciano Cavallini, qui reprendra dès le début de l’année, ses contes “Terreurs et Angoisses de Montreux”.

LE BUS DE DIX HEURES TRENTE-CINQ
Fiction – Aux petites grand-mères du bus, ce 4 décembre 2014.

Il y avait des petites grand-mères silencieuses à mes côtés. J’en voyais une spécialement, avec les cheveux blancs se découpant contre les façades désuètes des Palaces montreusiens. Ça me donnait envie d’aller boire le thé chez l’une d’entre elles.

La clarté grise de ce matin d’hiver, et ce bus qui n’avançait pas, me donnait tout loisir de contempler, de ressentir le passage de l’âge sur les vies cuvées d’antan. Elles avaient le sourire doux et des silences profonds, on entendait sur leurs visages, les phrases muettes qui se disaient, mais qui ne pouvaient plus émerger, par manque de vitalité. De temps à autres s’insérait un appel de paupière, se mettrait-on finalement à parler, qui le sait ?

Quelques stations défilaient, l’une après l’autre, derrière les soufflets des portes à soupirs.
La population vieillissait d’un coup, comme si le passé cherchait à nous revenir, nous dévoiler quelque sentiment qu’on ignorait, par l’entremise de ces visages placides, ne manquant jamais de se poser sur moi.

On voyait les hautes maisons aux balcons alambiqués, s’extraire par dessus les trolleys. Un drôle de mélange, comme des partitions avec des notes s’intercalant entre les fils enchevêtrés des carrefours linéaires.
Le bus s’emplissait, on arrivait de Burier à Maladaire, derrière la muraille de la Villa Karma.
Ça sentait la lavande, avec déjà – parmi les cernes pinçant le nez – un effluve de chapelle ardente.
Toute la vie sociale béait par un cabas entrebâillé, le potage coutumier des esseulées.

Elles avaient connu la guerre, les plans de restrictions, vécu le siècle et entamer le suivant. Frêles comme des jeunes filles qui auraient déjà trop vécu, gardant des dentelles la fraîcheur surannée des fleurs séchées entre les pages. Qu’on retrouvait deux générations plus tard, toutes poussiéreuses, comme des pistils.
Elles devaient vivre piégées en fonds de quadratures, avec des maréchaux de chaussées à moustaches, somnolents sous verre sépia.
Des vases, des tapis brodés, des petits bouquets de violettes sur étagères, deux ou trois fauteuils recouverts de coussins pour la nuque, une profonde bergère dont les accoudoirs patinés trahissaient le repos d’une existence aux lassitudes longuement éprouvées.

Que me diraient-elles, bousculées dans ce temps encore plus modernisé que notre époque actuelle? Je les entendais murmurer les souvenirs, peut-être des enfants, des amants, des maris, un, un seul, en ce temps c’était pour la vie, on se soutenait, et dans le pire des cas se supportait en serrant les dents. Lui, il savait tout, le chapeau bien flanqué sur la tête, c’était le grand décideur. Pendant que la petite en jupe suivait, faisait les lits, la lessive, le repas, pour quand il rentrerait, attentive à tout. Il n’avait qu’à poser les chaussettes en fonds de pantoufles et les pantoufles sous la table. Cet endroit obscur, alcôve des chiens et des domesticités rompues aux ordres, et taiseuses de revendications.

Il y en a une qui me regarde spécialement. L’autre, plutôt renfrognée déborde contre moi, parce que j’ai pris sa chair vitale, en n’aimant pas rouler à contresens.
J’ai appris que le mari s’en était allé depuis longtemps, qu’il restait mince pour vivre.
On faisait les courses le matin, je n’avais qu’à voir, même l’essentiel coûtait cher, c’était le lot de vivre trop longtemps, spécialement seule. Tout autour dans la maison, on survivait avec les morts, tous ceux repliés dans leurs albums, prêts à se détendre à nouveau d’un coup, à peine ouvrait-on les pages. Ces corps sans plus de reliefs ni dimensions aucunes, qui finissaient sur le haut d’une armoire, ou entre applique et verre à dent pour la nuit.
La vie en solitaire. Avec la tapisserie d’époque, le coucou ou la pendule continuant de marteler les heures désormais aphones.

Quand il fallait descendre quatre fois par jour de Chernex à Montreux, pour travailler à l’épicerie des Planches, afin de préparer les choucroutes, d’en avoir les mains toutes gercées à force de les tremper dans le sel. Voir le facteur arriver, puis l’attendre, puis lui faire envoyer ses propres lettres, en début de béguin. Toutes ces attentions, les vins aigres bus aux guinguettes, sur gramophone, avec les soixantes-dix huit tours nasillards de Damia et Mariano.

Puis, remonter entre midi et deux, puis redescendre à treize, le trajet, à pied, quatre fois par jour.
J’entendais tout cela, le bus ne faisait plus le même bruit, ni ne roulait comme d’habitude, un son heurté montait des soutes. En uite, ça glissait.

Le vieux tramway, avec receveur, les flonflons de la fête des narcisses portés par les chars! Aaahhh, les chars… Être Vénus, au milieu d’entre eux! Ressembler pour une fois seulement à une grande ballerine, aux tutus mièvres et cucus, comme l’exige la grande tradition éculée du Répertoire Second Empire, avec des cocottes de papiers, jetés par les admirateurs. Toute la jeunesse refluait, en vrac, le Kiosque anglais distribuait des limonades, le Montreux-Palace faisait entrer une vache grandeur nature dans le hall principal, sur tapis rouge, pendant qu’un pâtre la trayait et servait du lait frais, pour amuser les touristes!

J’entendais dans mes oreilles, l’une d’entre elle me dire combien il avait été dur d’être jeune, pour le petit personnel, et combien rêvait-on en regardant de l’extérieur, les cours de danse classiques dispensés par Madame Santa de Knoring, destinés aux filles de bonnes familles.
Il y avait la jeune et fluette Géraldine Chaplin, toute de grâce ondulante, la taille serrée et le pied cambré. Celles qui ont par la suite réalisé leurs rêves, en étoile montante au zénith de la Scala, comme la montreusienne Manola Ascensio.

Sur les quais, les anglais de passage savouraient le paysage, la douceur du climat, devant les Sphinx du Marché couvert et la Colonne de mercure. C’était dans les hauts que c’était dur, vers Chernex, lorsqu’il fallait sortir la lessive dans les fontaines, se souiller les pieds sur la terre boueuse l’été, glacée pendant l’hiver. Vivre à plusieurs dans une pièce, soigner les tuberculeux, ou veiller un frère épileptique. Parfois on osait les gants et chapeaux à franges, parfois on osait tout court, mais cela valait le plus souvent le bannissement à vie, ou une lettre notariale calligraphiée à la main, en plusieurs paragraphes. On l’avait encore d’ailleurs, dans le tiroir du secrétaire qui coinçait dur, pliée dans une petite boîte de laque chinoise, brune comme un sang d’encre.

Elles racontaient tout ça mes petites grand-mères aux sourires étranges, avec le bruit de la Belle-Epoque, la grande maison du docteur, qui donnait des bonbons aux enfants après la piqûre.
La boutique de l’horloger, qui tentait de serrer les filles en arrière boutique; mais ça, on ne le disait pas, car lui seul savait mieux que personne remplacer le ressort d’un remontoir…
Entre deux cafards au réglisse, close derrière une camée retenant un foulard, je les entendais murmurer des sourires.

Coup sur l’épaule, feulement de pneus, mon Dieu, en me tapant sur l’épaule, le conducteur m’éveilla à Villeneuve Terminus, le bus complétement vide!
Il fallait que je revienne sur mes pas, une fois de plus, en suivant les empreintes.

C’est fou ce que l’on peut se perdre, à quatre-vingt années tapantes, lorsqu’on a largement dépassé les haltes et arrêts.
Sur demande.

Luciano Cavallini
Membre de l’Association Vaudoise des Ecrivains, (AVE)
© Luciano Cavallini, novembre 2014, «Le bus de dix heures trente-cinq»
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