Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 11/06/2018

Rosemonde

Voici le 159ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Son enfance, son enfance…

Rosemonde

Nouvelle – Enfance – Fiction

À Monsieur & Madame Louis Yersin, ces “petites gens” qui contribuent aux enfances bienveillantes et dorées.

À toi, “Aline.”

Entre le chemin des Bosquets de Julie et le sentier des Leppes, à flanc de coteau remontant sur Chailly, se trouve une vieille maison rongée par le lierre et la mousse. On y entre par une allée de gravier soigneusement ratissée chaque matin et sur laquelle la clarté du jour se réverbère au lointain.

Dès l’aube, cette blancheur pénétrante attire le regard et l’on ressent de suite l’envie de s’asseoir sur le banc installé à la droite du portique, dès l’échalier franchi.

La nature entière semblait s’y recueillir, alors qu’une fontaine bruissait dans la cour avec le chahut des oisillons sur le grand platane, dont les branches s’élevaient jusqu’au premier étage. La pénombre de l’arbre agrémentait la fraîcheur d’une verdeur nourrie et, lorsque qu’on demeurait un instant penché par la fenêtre du salon, on pouvait ressentir l’arrière fragrance sinuer dans la pièce, frôler les boiseries et raviver l’ancien papier peint par les tons auréolés diffusant à travers le feuillage.

Le jour éclatait de toute part, comme un grand miroir que le ciel aurait disposé entre l’horizon et le vélum azuréen. Chaque pièce s’échelonnant sur deux niveaux, prenait le contraste qui lui revenait; la cuisine paraissait blanche comme du marbre dépoli, le corridor, sans fin, s’étirait en long ruban violacé et les chambres à l’est oscillaient entre un pastel mauve pâle ou pistache, selon le passage furtif de l’éphéméride ou du déroulement des saisons. Seul le salon traversé d’un soleil dardant de tous ses feux au midi, éclatait d’une bigarade vive à travers les tentures accolées aux corniches.

C’est en ce lieu que nous arrivions, Aline et moi, tout deux moites de sueur, chaque mercredi après-midi vers les quinze heures trente. Sa grand-mère, Marguerite Cachelin, l’envoyait porter des vieux vêtements à repriser chez sa couturière, Madame Yerselin.

Nous adorions monter à «Rosemonde». Car nous allions pour y goûter et la dame nous servait de délicieux petits-beurre agrémentés d’un thé servi en coquettes tasses octogonales ornementées de fleurettes depuis longtemps pâlies par les ans.

À seize heures pile, je voyais Aline plonger à bras nus dans le grand cabas contenant les étoffes. Je ne parvenais pas à détacher mes yeux de ces longs louvoiements d’albâtres triant avec dextérité les jaquettes des jupes, des tricots, des chemises, de la soie ou du coton. Rien n’était plus gracieux et rien n’aurait pu durer aussi longtemps à mon goût, que ces effleurages de peau sur la chair d’un satin, que ces orvets d’ivoire sinuant entre les feuillets d’une dentelle. Il fallait faciliter la tâche de Madame Yerselin qui avait depuis longtemps dépassé l’âge de générer de vains efforts.

Lorsque toutes ces actions furent dûment accomplies, nous rejoignions la quiétude étoffée du salon.

Je voyais alors, sans tarder, le filet mordoré du thé émerger de la théière, les cuillères ciselées de sombres arabesques damasquiner l’argenterie, les rondelles de citron disposées comme autant de petits soleils au centre d’une coupelle.

Aline, comme à son habitude, se trouvait enserrée dans sa fameuse jupe bleu marine, mais cette fois-ci, concernant le haut du corps, revêtue d’un chemisier de dentelles à courtes manches. Cela lui conférait cette souplesse et cette grâce peu commune aux autres filles de son âge; la danse voluptueuse de ses longues anguilles semblait constamment flotter dans une atmosphère mi-gazeuse ou mi-fluide. Des êtres vivants, à part entière, dont l’épiderme surnageait grâce aux clartés colorées mouillant les après-midis gracieux d’une adolescence en pleine éclosion.

Je compris par la suite à quel point durerait l’inflorescence de mon amie, au travers de ces changements toujours aussi magnifiés, quel que fut son âge, et qui l’emporteraient progressivement sans flétrir, vers les multiples saisons de la vie.

Nous tombions en pâmoison devant «Rosemonde».

 

Au lointain, on entendait sourdre les rumeurs de Chailly, on voyait la grande ferme se profiler à l’arrière d’un ciel crayeux, avec le reste des gouttières et des chenaux bordant le sommet des talus, s’emmêlant aux girouettes ou aux pignons tuilés sous les hautes herbes.

Nous déambulions souvent dans le bourg ombré de silence que seul troublait le bruissement de la fontaine principale, trônant à l’entrée d’une voussure. Il fallait avancer avec peine sous plusieurs arcades ombrageuses, avant de pouvoir enfin y retrouver le jour, se fracassant contre la falaise du Grammont.

Madame Yerselin, nous montrait toujours ce qu’elle avait préparé pour le midi.

Son vieux Louis, un homme longiligne et affable, au visage émacié derrière des lunettes grasses, à la voix profondément caverneuse, prisait beaucoup les potages aux herbettes, surtout lors de la bonne saison. Il les semait lui même dans son jardin, avec le reste des légumes. C’était un homme pondéré, blême, qui suintait le soupirail et l’humidité. Il nous emmenait souvent dans son domaine – à l’arrière de fenêtres terreuses, endroit ou le jour filtrait avec grande difficulté – nous montrer son établi parsemé d’outils et de maillets si lourds et si épais, qu’ils auraient pu servir de massues aidant à la victoire des Suisses et Louis XI, à Morat, contre Charles le Téméraire, en 1476.

On voyait alors, hachée menue au fond d’immaculées assiettes à soupe, se détacher toute la verdure odorante de ce jardin en un unique bouquet d’âpreté composé de cerfeuil, persil, mâche et ciboulette. Nous allions parfois nous-même cueillir ces composés, en traînant souvent sur les carreaux, selon que l’on rencontrait en lisières de couches des escargots avançant péniblement sous une écrasante coquille et que l’on devait soulager en les portant plus loin, des limaces toutes redondantes créant de beaux sillons nacrés, ou quelques chats ventrus dont parfois seules les oreilles dépassaient des halliers. Nous partions nous égarer entre ces clartés pourpres, retournant ensuite à la cuisine de Madame Yerselin avec les lèvres et les mains toutes rougies par les baies que nous avions eu la permission d’engloutir sans réserve.

La couturière d’Aline prenait aussi plaisir à nous présenter ses laitues géantes, qu’elle déposait au creux d’une grande feuille de journal. La nature entière se mettait au vert, nimbant de concert l’entier paysage disposé entre l’encadrure des fenêtres et le chemin de la Minjarde menant jusqu’à la ferme des Cochard.

La maison de Madame Yerselin devenait la seule et unique bâtisse déposée entre champs et labours, bruissante de vie, d’êtres ailés froissant l’atmosphère et nous exhalant des souffles si parfumés, qu’ils allaient demeurer à jamais insufflés au cœur éperdu de l’enfance.

Louis Yerselin remontait de sa cave, il y avait installé des grandes lames violettes afin d’atténuer encore plus le jour diffusant sur ses crus soigneusement disposés en damiers. Il aimait cet univers terreux, aux odeurs caverneuses, emplis de toiles d’araignées et de ténèbres grisâtres. Son timbre de voix s’était d’ailleurs accoutumé à la profondeur en laquelle son octave avait dû s’abaisser. Nous l’entendions, au travers des vasistas masqués de branchages et de luzernes, se causer à lui-même, triant ses bouchons de liège, brossant ses bouteilles à l’eau courante, l’échine dévalée dans la fosse du bassin.

Aline se goinfrait de baies les unes derrière les autres, la peau blanche de ses mains rougissait d’arômes framboisés. Il y avait même quelques petites taches sanglantes qui s’étaient aventurées sur l’arrête rutilante et nacrée du poignet. Mais quelques nouveaux éléments survenaient sous le chemisier. De nouvelles éclosions, délicates comme des boutons carmins que l’on devinait à peine et bandant imperceptiblement les aréoles du tissu. Le Jardinier Divin mariait en secret le bouton de rose et la délicatesse du lotus, sous l’effleurage cutané de la blouse.

Aline grandissait.

La nature ne pouvait plus se rétracter, éclosant de tous ses feux, de toute sa délicatesse, de toutes ses déclinaisons en grâces dévolues à mon amie, auxquelles j’assistais en témoin muet et sans le savoir encore, jusqu’à la perte irréversible d’une certaine innocence.

Madame Yerselin, bien plantureuse, aux cheveux permanentés avec soin et aux sourires carrelés, nous fit quelques caresses affectueuses sur les joues, de ses mains rugueuses, délavées par les tâches domestiques.

Nous prenions un dernier thé, un dernier petit-beurre, avant de nous esquiver à grands regrets par le jardin, puis de remonter dare-dare à trottinette pour le retour aux «Bouleaux».

Madame Yerselin nous sermonna plusieurs fois de suite, concernant la prudence que nous devrions adopter lors de notre descente en bolides. Puis, d’un signe de la main, elle nous lançait un dernier adieu. Mais on sentait bien que la bonté du regard nous chaperonnait longuement, et ce jusqu’à ce qu’il nous eût complétement perdu de vue.

En nous retournant, on voyait «Rosemonde» s’effacer progressivement dans la cendre endiablée de l’été, à part ce trait rectiligne de gravier blanc marquant l’allée du bonheur. Il ne manquait plus, au milieu des fenaisons menant au chemin des Crêtes, qu’un bon couple de paysans alangui sous la divine clarté d’un angélus de Millet.

Je regardais la peau onctueuse, presque crémeuse d’Aline.

Elle avait la consistance et la grâce des fleurs, avec la chair et le dégradé de leurs flammes.

J’en contemplais les feuillets translucides sous le glaçage acide et vernissé par la canicule, enlacés les uns sur les autres, en unions charnelles permettant de porter aux nues ce corps qui fut à la fois le couronnement de la création et le chef-d’oeuvre charnel scellant mon amie ici bas.

On y ressentait une saveur aigre douce, pour ne pas dire vinaigrée, lorsque les lèvres effleuraient au passage le galbe d’une épaule, la dague des avant-bras ou les gracieuses incurvations d’une omoplate infusant sous la soie.

En ces instants-là, on ne comprend rien; mais il y a en nous une constante sourde et grave qui sait déjà tout d’avance, parce que la nature et bonne et patiente avec ceux qui savent l’écouter. Elle vous laisse entrevoir un trouble, très progressivement d’abord, en vous le susurrant à peine, avec bienveillance, comme le ferait une mère aimante auprès de son enfant, afin qu’une fois adulte, vous puissiez appréhender en moindres maux la révélation d’un amour déclaré pour un être que vous essayerez par la suite vainement de rechercher chez un autre, illusoirement, comme la perte définitive d’un bien inestimable et inaliénable.

© Luciano Cavallini, membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, “Contes fantasmagoriques de Montreux”, «Rosemonde”- mai 2018 – tous droits de reproduction et diffusion réservés.