Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux, basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini,
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 29/01/2015

QUAI DES PLEURS

Voici le 10ème conte fantasmagorique de Luciano Cavallini. Rappelons que toute la série se passe dans des endroits de la Commune de Montreux.

QUAI DES PLEURS
A Jenny B. Ma Muse. 
Les inflorescences tombaient en pâmoison sur le cristal lacustre. J’étais au lieu dit du «Quai des Pleurs», commençant face à la rue du Port de Clarens, et perdurant jusqu’au vis-à-vis du chemin de Mirabeau. En avance sur mon rendez-vous, je profitais d’admirer la somptueuse lumière de l’aube, qui lentement léchait les façades, allumait les rivages d’une tiédeur douce et apaisante. Comme chaque année à cette saison, je venais retrouver un étrange personnage, dont on commençait de plus en plus à entendre parler dans le milieu littéraire, depuis la sortie de son «Child Harold». Il résidait à l’ombre de la rue des Artisans, dans une maison calme, mais humide et crue. Il n’y restait d’ailleurs pas beaucoup, toutes ses journées se passaient à vaquer sur les hauts de Montreux, ou dans les souterrains de Chillon qu’il affectionnait particulièrement. Sauvage, chétif, et le teint cave, il venait se balader tous les matins, jouissant certainement de la délicate lumière des heures montantes, puis des ardeurs colorées se consumant jusqu’aux vespérales.

J’admirais le flamboiement de Saint-Gingolph et l’émergence crayeuse de Meillerie sous les brumes matinales, lorsque de loin je vis paraître la haute silhouette de mon personnage, déambulant lentement, avec hésitation, le visage rongé par un couvre-chef à larges bords. Du premier coup d’œil, je constatais que cet étrange compagnon semblait se porter au plus mal. Je ne bougeais pas du banc sur lequel je m’étais assis, et dont la douceur du micro climat attiédissait les vieilles lattes de bois vermoulus.

 – Eh, bien mon ami, commençais-je… Vous me fendez le cœur à vous voir errer ainsi depuis un mois ! Vous êtes inconsolable, et moi d’aucune utilité hélas, même depuis tout ce temps !
 – Vous êtes là et votre présence me rassérène. Je vis en cette humidité, suant son spectre sur mon corps ! Vous me voyez immergé dans la pierre, pétri par tous ces mortiers, l’habitation en laquelle je me suis installé depuis mon arrivée dans votre pays, correspond tout à fait à ma noirceur d’âme. Ah mon ami, je ne m’en remets pas ! La nuit je m’éveille avec l’impression de sentir sa peau, d’y voir l’échine nacrée tournée comme une plage contre l’espace des cieux ! Mais les cieux au moins embrassent-ils la mer, unissent-ils leurs lèvres se joignant sur le disparate point de fuite ! Nous vivons dans une sphère virtuelle, où les mirages n’ont pas plus de présence que nos miroirs ! L’insaisissable est notre lot ! Et si l’on parcourt mille chemins à la poursuite de nos idéaux, nous les verrons à mesure sous nos pieds se creuser, engendrer des fossés, et les horizons fuyants, s’écarter toujours plus des bordures de l’azur, afin de poser – entre eux et nous -, l’abysse sans fond au bord duquel on ne fait rien d’autre que s’aggriper ! La condition humaine est misérable, et l’amour qu’on endure se corrompt sitôt que la chair y goûte ! Nous ne sommes conçus que pour des fraîcheurs volages et des arômes fugaces, survenant dans la pensée, brûlant dans nos cœurs ! Mais sitôt que l’on accède aux délices, ils se dissolvent, sans vie et mornes, sur les étals de notre quotidien !

Elle était avec moi, la Grande Blanche, en cette place où vous êtes assis ! Mais à part mes souvenances qui endurent le feu du chagrin, qu’en est-il de ce lieu, de ces clartés, ces nuages, ces pierres ! Qu’en est-il des brises qui reviennent et qui fuient, elles aussi, sans origines ni destinées ! Ont-elles eu la conscience d’exister, de ressentir le corps adoré me tenir compagnie tout ce temps ! Ont-elles quelques savoirs ou connaissances, sur les lois sacrées des existences et des morts qui errent déjà d’un départ avancé, et d’une fin rapprochant jour après jour, nos fatales destinées ! En cet instant même, la lumière pétrit ce paysage, les mêmes riantes berges semblent sourire à nos fugacités, ce pourrait être ce jour avec elle, ou un autre où elle serait là, rien jamais ne semble disposé à changer sa course sous la douleur des hommes, parce que leurs chagrins s’y déposent sans cesse ! Non, tout perdure et se perpétue, sans logique, et nous errons en brisant les droites limites de nos actions, au point que nous nous retrouvons au départ, à la même halte, mais en âge avancé ! Je ne puis voir une montagne, un champ, sans entendre le son de sa voix, sans voir sa présence transir un courant, alors j’espère… Un instant j’espère que ses souffles veulent bien reprendre l’attrait de ses formes, que je puisse y voir à nouveau son âme translucide apparaissant au large de ce lac ! Je n’entends rien à cette existence, mon ami ! Les préoccupations de mes semblables, sans pour autant m’y opposer, me donnent misères et m’indiffèrent, je ne goûte point à leurs loisirs, ni ne me sens agréablement convier à leurs pitances. Je pourrais vivre de ce gaz, constituant la vie, d’atmosphères raréfiées, ce passage sur terre ne me donne aucune réponse satisfaisante, ni autres goûts à vouloir encore approcher!
Ni labeur, ni artisanat ne côtoient mes actes et m’encouragent à les vouloir accomplir. Je me sens né pour comprendre, pour réfléchir et contempler; l’unique bien être provient de ces lieux que nous embrassons, ces murs, les coins moussus que jamais personne ne regarde, et qui tous murmurent si nous pouvions entendre. Ils murmurent et nous disent sûrement les raisons du cœur, et pourquoi les échauffourées des âmes chutent tout le temps aux tréfonds de la chair. Hier, si proche, en ma cuisine, elle était là, avec ces belles et longues mains blanches, toutes ruisselantes des eaux de fontaines qu’elle était allée puiser pour nos bols de tisanes ! La mémoire de l’air mon ami ! Ces lueurs, ces clartés qui tout le temps ramènent l’absence de l’être aimé, oui, bien plus ramené est l’être aimé par l’absence meublée de souvenirs, que la présence même et fugace, de l’amour au quotidien, glissant entre les phalanges de ce temps qui passe, et ronge l’amorce des enlacements ! Voyez au loin, l’arbre de Paix, j’y suis allé maintes fois en barque ! Nous nous sommes aimés sous les ombres portées et les vagues circonvoisines, amenant un peu de moire sur le névé blanc de son corps. Alors, entre les rochers et les étranges fougères aquatiques, je déroulais lentement l’infinitude de ses bras, que mes lèvres parcouraient comme une route de la soie ! Je revois tout, sa démarche le long des promenades de Clarens à Villeneuve, la crinoline de son être, fleurie sous la délicatesse d’une ombrelle, sa belle robe cintrée délimitant la taille, l’embrassant d’élégances et de sensuels remous, les manches serrées aux poignets, et ceux-ci s’écoulant longs et gracieux, sous la dentelle, telles deux virgules d’albâtre ! Les remous, les embruns à l’assaut des roches et s’achevant en rosées lacustres ! La nacre de sa peau, marquée à peine touchait-elle la plume d’un cygne, égarée là par hasard. Tant d’amour, mon ami, pour cette femme que je ne sus aimée ici bas d’amour terrestre, d’un amour enduit de mottes et de sang, de muscles robustes et cavaliers, de viriles assauts ! Mon ami, qui m’écoutez si précieusement en cet instant, vous ne savez ce que c’est, qu’endurer la mémoire des formes, le feu des lieux, qui jamais ne se consument et continuent de vous brûler, que vous flâniez ou entrepreniez un coriace assaut de montagnes ! Alors il y a parmi tout cela deux antagonistes qui s’affrontent en vous, et vous portent en confusion entre les franges des nues, ou les rivages de l’enfer ; vous souffrez d’absences ! L’amour disparu en des lieux idylliques vous chevauche d’élans farouches, sans que vous ne puissiez jamais plus espérer partager ces beautés, et bien au contraire, les voir vous rappeler le temps jadis, vous promettre les saisons nouvelles dont elles se parent, toujours plus belles ! Ce Montreux chéri que mon esprit était venu chercher, afin d’être apaisé à l’idée que mon amour y vivrait, qu’il y serait épousé, exprime ses merveilles, en y dévoilant le cadavre de ma perte, en y faisant vivre partout et omniprésent, l’esprit et l’âme de l’aimée absolue ! Que serait la nature sans les femmes, la voûte stellaire sans un seul de leurs regards ! Alors que fléchie sur la table du salon, je revois la Lunaire penchée sur une broderie, que je l’aperçois tisser l’écriture d’une lettre, que j’observe la fragilité de sa peau, semblant se fendre aux moindres soubresauts de la plume ! Elle n’a jamais su toutes les merveilles qu’elle m’offrait, et que je taisais, tout empli d’abeilles au rucher de mon ventre ! Que peut-on, hormis les joies transcendantes de ces rivages, Monsieur, trouver de plus merveilleux à contempler, que cette silhouette diaphane penchée au dessus d’une coupelle de lait ? Avez-vous remarqué comme cet astre se reflétant sur le lac, nous suit partout lorsqu’on arbore la nuit ? Il vous tient, et pourtant ne se déplace aucunement ! Ainsi est-elle, mon ami ! Spectre transparent essaimé d’un rayon de lune, sur les flots du Léman, qui me suit quand je me déplace, et me poursuit lorsque je m’éloigne, et survit en moi, tombeau de sa chair ! Voyez les collines d’alentours ! Toutes nos promenades sont fleuries de ses pas, tous les arbres ont vu la céleste silhouette y jouer sa clarté ! Pas un sentier, pas un bosquet, ni une mousse, ni un tapis de feuilles, ni un automne mort, qui ne soient d’elle parcouru, sans qu’en moi elle s’y love et s’étreigne, je devrais vivre avec ça toute ma vie, mon bon ami, ceci est ma destinée, mon tourment, ma damnation ! En ce combustible éternel les flammes perdurent toujours !
Car, le savez-vous, la vieillesse n’atteint point le présent des souvenirs.
L’homme ainsi éploré, à bout de ressource, se tut d’un seul coup. Epuisé et blême.
Je respectais son Silence.
J’admirais le quai, les fleurs qui maintenant s’embrasaient sous l’astre solaire, certaines, paupières translucides et sanglantes, éclairées par revers.
Ce paysage enchanteur m’amenait plus d’amour encore, pour ce Clarens que je chérissais depuis ma plus tendre enfance.
Mon ami, que je rencontrais chaque année à la même période, qui s’en revenait encore, avait su décrire mieux que personne, les tourments de l’amour absolu, lorsqu’il demeure dans le haut donjon du cœur, solitaire, et ne tombe pas dans la domesticité soumise de la femme et le quotidien de l’époux blasé. J’aimais sa Muse, comme j’aimais sa manière d’exprimer ce que j’avais aussi tant de fois éprouvé ; et
ce fut désormais à mon tour, en Italie, aux « Cinque Terre », d’aller me recueillir sur la baie des poètes, afin de rendre en prières ce que m’avait donné en tant de grâces aimantes, le Grand Lord Byron.

Luciano Cavallini, membre de l’Association Vaudoise des Ecrivains (AVE)
© Luciano Cavallini, octobre 2014, Terreurs et angoisses de Montreux. « Quai des fleur » – Tous droits de reproduction réservés.