Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 25/09/2017

Pharmacie Bührer

Pharmacie Bührer

Genre : Récit d’enfance

À la mémoire de Martine Bührer, comédienne. 

À Mes grands-Parents, Charles et Nelly-Diserens Burdet

 

La grisaille descendait sur la plaine, en même temps que Grand-père. On voyait des tas de types en besicles et chapeaux, noués d’écharpes, claudiquer sur l’avenue Gambetta. Certains sortaient des cafards au réglisse de leurs mouchoirs ou des bourgeons de sapin. Rhumes, toux et bronchites revenaient saisir les maladifs à grandes enjambées. On frottait rapidement les paliers des magasins et lorsqu’un seau d’eau chaude se répandait sur le macadam, instinctivement les badauds s’agglutinaient les uns vers les autres dans l’espoir d’adoucir la rigueur hivernale.

– Non de bleu c’est pouet ce matin, ils ont tous la gueule à huit heures-vingt, dans l’coin!

Grand-père avait besoin de ses Antériovoform, ça chassait côté intestins, puis surtout d’emplir ses grosses bouteilles d’alcool camphré.

Pour Grand-mère, l’ordonnance du Docteur Robert était chargée comme d’habitude, alors on n’y coupait pas, il fallait filer côté pharmacie Bürher.

– Sont-y gringes ces singes!

 

Le froid mordait les épaules. On en avait toujours pour un moment chez Bührer car il fallait confectionner le Baume tranquille et les pommades à varices, celles des ulcères et autres exémas érythémateux.

Un soupirail béait devant l’arrêt de bus, tandis qu’une haleine d’eucalyptus léchait la corniche marbrée de la grande vitrine.

Dès que les aigres clochettes annonçaient l’ouverture de la porte, un univers particulier nous happait immédiatement, monde composé de bois, de fioles, certaines immenses, toutes plus ou moins foncées, s’alignant en enfilade sur des tablars à niches. Le sol craquait sous les pas, j’entends encore toutes ces semelles gémissantes contre les lattes de parquet. Une espèce d’humidité saisissait la gorge, faite de vapeurs d’essences prêtes à être utilisées en onguent pour les saisons crues commençant de manière précoce en cette année 1967.

Une lumière sale giclait les baies, on entendait les pneus maculer les bordures de trottoirs.

– On va attendre ici à la chotte! Manquait plus que ce sale temps de chiottes!

 

Il y avait la balance à poids, de gros burins de faïence ou de porcelaine blanches. Le bois austère, la cire et le plancher lissé à l’encaustique. Derrière on entendait la rumeur d’un pilon touillant une préparation au benjoin. Toute l’atmosphère diffusait une lumière jaunâtre, parfois cassée par des rais bleutés provenant de cornues géantes disposées proche d’une applique.

– Ah voilà le grand petsec! Quel zozo c’toiseau!

Grand oui. Important aussi. Lunettes rondes, blouse blanche, cheveux ternis, un teint de soude caustique, caustique en tous les cas. De ces grands doigts caves il pinçait les ordonnances qu’on lui tendait, les observait d’un seul coup d’oeil dont les conjonctives rougeaudes outrageusement grossies derrière ses verres, rendaient sa perspective encore plus albinos. Il émergeait de son alcôve, de son atelier d’alchimie que l’on ne voyait jamais, enveloppé d’une pénombre diffusant à l’arrière d’un rideau mi-clos.

– Ce sera un peu long pour l’ordonnance des jambes. Il faudra attendre un peu. Je devrais longuement malaxer la pâte au kaolin.

– Va bien. Avec c’t’e météo de misère, on est tout aussi bien par là travers.

Bührer obliquait du corps en inclinant la face. Il m’avait dit Grand-père :

 

– C’t’olibrius ça tient son gibus!  Il a d’la chance que ma soeur lui ait élevé sa p’tite fille, sinon il ferait moins le malin l’aigrefin!

Un drame s’était produit dans la famille. Sa propre fille s’était jetée sous un train, on avait pu sauver le bébé. Une enfant neuve, Martine. Elle avait été élevée à Aigle entre un verger d’abricotiers, des chats et des poules picorant dans la cuisine. Devenue institutrice puis comédienne renommée s’occupant à monter une compagnie de clowns pour les enfants hospitalisés, elle n’avait eu de cesse de mêler l’art à la compassion, l’empathie à l’infamie. Une fille étrange, elle aussi, visage rongé par des lunettes et des franges à la Mireille Mathieu, finalement avalée toute crue par un cancer, un droit de ne point vivre du tout, par loyauté.

Dehors, on entendait le vent, le crachin redoubler de rudesse en torsadant les revers de parapluies, Bührer cogner burin. Puis s’élevait l’âcre odeur du camphre et du benjoin saturant l’espace maintenant tassé de commères à foulards. Elles saisissaient leurs fioles comme des parcelles de vie qu’elles récupéraient in extremis, ne croyant qu’aux remèdes, vivant pour le remède, ne parlant que du remède et de leurs docteurs. Leurs existences se passaient aux musées de la douleur et des complaintes, la vitrine du pharmacien Bührer devenait le Grévin d’hypocondriaques hystériques, ou d’osseux compères ronchons.

On voyait aussi des mitaines grisâtres rempocher avec avidité le peu de monnaie qu’on leur rendait. C’était tout un monde de cannes anglaises, de bonbons pectoraux et de bas de contention.

Le monde finissait sa course tartiné sur des bandes brunâtres, empoissé de Néo Décongestine.

Bührer terminait enfin ses préparations. Le docteur Robert pouvait respirer et Grand-mère se soulager. Il avait griffonné à l’encre fine toutes les posologies à observer.

Grand-père retournait maintes fois dans la paume de ses oblongues mains la boîte noire très inquiétante qu’on venait de lui tendre.

– Sept francs cinquante, lâcha Bührer derrière sa barbe, ses yeux de rouget barbet encore plus dilatés qu’à l’accoutumée.

– C’est pas donné la santé.

– C’est la maladie qui coûte cher. La santé, c’est inné.

Puis vers moi, grand-père, en aparté :

– Parmi les maux, c’est toujours lui qui a le dernier mot!

Derrière le comptoir, sur un marbre, des récipients remplis de tisane du curé d’Ars. Celle que Grand-père infusait sur une passoire et qu’il pressait de ses pouces noircis aux journaux jusqu’à la dernière goutte.

– On va pas en laisser une bribe au Père Burette tout de même, ce serait le comble! Y s’en met déjà assez dans les poches, ce fantoche! Regarde, on en a plein le cabas de son fatras!

 

Un peu d’alcool camphré fuyait par le col d’un flacon. Ça sentait le Boulevard Raspail. Raspail, le pharmacien de Paris qui avait popularisé les bienfaits du camphre dans les foyers à revenus moyens!

– Raspail! Ça c’était du bonhomme, en somme!

Il ne parlait presque pas, Bührer. Inquiétant. Grand spectre osseux en tenue blanche, visage triangulaire, beaucoup de noyades au fond de ses lunettes.

Ça se comprend, avec sa fille, avec Martine.

– Ma soeur à Aigle, crois-moi, elle lui porte sa croix! Elle pourrait être un peu moins potue avec la famille, c’t’anguille!

 

Dehors une éclaircie. La lumière différenciée se réverbérait curieusement sur le marbre de la devanture galbée comme un tombeau.

C’est vrai qu’à Paris la place Gambetta donne pile sur le Père-Lachaise.

Le soupirail perdait à nouveau l’haleine.

Le vieux pharmacien devait être retourné à ses athanors.

Nos cheveux, nos habits sentiraient encore pendant longtemps « le Bührer Officinalis ».

Rien ne ferait revenir la mère de Martine, rien ne pourrait modifier le destin, ni le cancer changer de tropiques.

Quand je revois l’apothicaire se découpant net contre les parois boisées et encombrées de fioles diverses, emplies d’alcoolats et hydrolats, je demeure sur le trottoir, sachant qu’aucune ordonnance ne peut rendre plus clémente la maladie rongeant le deuil, aucune plus douce, aucun baume ni pilule pour en arriver à bout.

 

Les trolleybus s’arrêtent devant la pharmacie Bürher, bleuissant l’espace d’un jet. Ils sentent la surchauffe métallique des radiateurs montés à plein régime, tandis que les costières cannelées proches du receveur sont striées d’arabesques boueuses en lesquelles on voyait se creuser d’étranges royaumes avec le reste du plancher.

Juste les empreintes des disparus et des époques révolues.

© Luciano Cavallini, Membre de l’Association Vaudoise des Écrivains (AVE) & MyMontreux.ch « Inflorescences »,septembre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.