Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux, basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini,
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 05/02/2018

Le petit garçon au mouchoir blanc

Le 142ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini:

Le petit garçon au mouchoir blanc

Genre: récit d’enfance

À ce compagnon étrange, dont je n’ai jamais su le nom, bien plus vivant que nul autre dissemblable.

Quand je revois, loin en arrière, le petit garçon au mouchoir blanc, je ne peux que penser à ce silence le bâillonnant, alors qu’il tentait par tous les moyens d’exprimer ses sentiments. Il chaloupait d’une jambe à l’autre, sur ce corps rabougris, ces mèches trop près des sourcils et patinant sur des verres de lunettes rendus opaques avec le temps. Il parcourait les allées menant vers la Dame au chien1 puis l’avenue de la gare, puis la rue de l’Abeille, la grande descente menant de l’avenue des Brayères à l’avenue du Collège, puis encore des tours et des tours, marquant les pas à chaque circuit refermé afin de s’assurer d’y retrouver toujours le même décompte.

 

Le pire était de voir cette bouche constamment béante avec la lèvre inférieure ruisselante de bave, malgré son mouchoir d’étoffe blanche qu’il tenait à bout de doigts comme un flambeau. Ce mouchoir paraissait tellement clair qu’il en éclairait presque la main qui le portait.

Parfois je tentais de le saisir par une épaule afin de dévier sa trajectoire, mais je sentais que si j’avais forcé l’étreinte, quelque chose de terrible aurait pu survenir. Ce dont je suis sûr, c’est d’avoir ressenti longuement le toucher rugueux d’une jaquette déformée par des boutons fixés de travers et ces coudes élimés laissant bâiller un méchant lainage de corps.

La seule chose que j’avais réussi à obtenir de lui – en apparence – c’était de l’asseoir sur le muret bordant l’étendage de Claire-Ville. Puis de lui parler de choses graves, des prochaines visites de mes parents le dimanche, des courses que j’irai faire avec grand-père au Marché Couvert de Montreux, le vendredi suivant. Je l’avais invité à nous accompagner, mais grand-mère disait qu’elle ne connaissait pas ses parents et que ce serait sûrement pénible et compliqué pour “grand-papa” d’avoir à tirer un gamin en plus, surtout qu’il faudrait le surveiller plus sérieusement qu’il ne le faisait avec moi. Oui, c’est ma foi vrai que grand-père me laissait beaucoup filer en roue libre.

 

On discutait ainsi et ses oscillations diminuaient, parfois elles pouvaient même s’arrêter complétement. Je me disais qu’il devait être affreusement épuisé le soir, à la maison, quand il arrivait dans son lit après avoir passé des journées entières à vibrer en tous sens. On ne savait d’ailleurs pas si ça se calmait vraiment pendant le sommeil.

 

– Il doit certainement prendre des médicaments, c’est pour ça aussi que le jour, il est bizarre. Se sont les effets secondaires…

– Des médicaments pour dormir grand-mère ?

– Oui, puis aussi pour calmer ses secousses, puis peut-être une certaine agressivité.

– Comme ceux de Monsieur Jotterand?

– Oui, peut-être même des plus forts.

– Mais il a quoi en fait?

– Il est né comme ça, il est handicapé. C’est triste pour une famille. C’est la pire des choses qui puissent arriver!

– La maîtresse dit que c’est de perdre un enfant, le pire…

– Tu sais, quoi qu’il arrive, les parents aiment leurs enfants, handicapés ou pas.

– La maîtresse dit que c’est pas toujours le cas. Qu’ils y en a qui sont pas aimés du tout.

– Oui. Bien sûr. Mais c’est pas une fatalité non plus.

– Bien plus qu’on croit dit la maîtresse…

– La maîtresse c’est pas la vie des autres et sa vie c’est pas l’école, enfin!

– Grand-père dit que c’est quand-même un mal nécessaire.

– Oui, ben le jour où il y aura un bien utile, qu’on vienne seulement nous chercher!

 

Alors, quand c’était l’été, on se plaçait entre le linge étendu tout plein de lessive qui sentait bon partout dans l’air.

On se cachait derrière ces grandes voiles multicolores et translucides, en voyant passer le reste des foules et les gamins hurleurs fondant vers le Collège de Clarens-Gare.

Leurs ombres chinoises se déformaient telles de sales silhouettes qui cependant, pour une fois, ne maculaient plus les lessives ni le paysage de leurs présences.

Il devait comprendre tout ce qu’il se passait dans ma tête, car je voyais bien que l’un des côtés de sa bouche perdant les eaux, arborait un rictus bien plus représentatif qu’à l’accoutumée. En fait, il comprenait tout, comme Ellen Keller, la petite fille d’Alabama, née sourde-muette et aveugle.

 

J’étais comme lui et la flamme de son mouchoir m’ouvrait la voie transcontinentale larguant focs et haubans, grâce à ces lessives voltigeant à tous vents.

Le roulis de la grosse coque de béton délimitant le bâtiment nous permettaient de voguer sur la mer des occupations courantes, sans que l’on ne soit plus repéré ni même trempé par ces marées hostiles.

 

Il n’utilisait pas son mouchoir. C’est moi qui acomplissait toutes les manoeuvres. Je déplaçais les draps et les taies d’oreiller, les grosses serviettes de bain, m’arquant comme un beau diable sur les fils rebelles, tentant de les étirer jusqu’à rupture.

 

Il restait assis, alors que d’étranges poissons sillonnaient la surface du macadam. Par exemple, la grosse voiture de la dame élégante, promenant chrome et rutilance qu’il fallait ensuite ranger bien précautionneusement dans le garage. Des cliquetis de bicyclettes, le tricycle de Gislaine, les trottinettes des vaillants moustiques jouant à Zorro, une main sur le guidon, un bras levé avec un glaive de plastic et des genoux croûtés. Tous ces jeux brusques et sans grâce, déférés lors de tempêtes particulièrement violentes cognant les flancs de notre navire, nous les subissions sans broncher. Des pirates, des tyrans d’eaux, tous nous assaillaient mais nous tenions bons, couchés sous la ligne d’immersion afin de n’être éclaboussés par aucune de ces vulgaires canonnades.

 

Nous émergions triomphants, le petit garçon au mouchoir blanc et moi!

 

Il comprenait tout, maintenant c’est une certitude absolue. Il jouait les bêtes pour ne pas avoir besoin de rejoindre l’équipage des grandes galères et il y parvenait bien mieux que n’importe qui de nos semblables.

Vrai pied-de-nez à la figure de proue, offrait-il à toutes les congrégations portuaires!

Cap sur la liberté, Bonne-Espérance, par-delà, bien au-delà des Colonnes d’Hercules.

Les fils de l’étendage devenaient nos longitudes. Nous serions arrivés vers l’équateur avant la tombée de la nuit, à Bornéo, là où le haut de la toupie se démonte facilement en se séparant de sa seconde moitié, si…

… Si subrepticement un port que l’on avait pas remarqué, tout occupés à viser l’étoile polaire au poste vigie, vint se fracasser violemment contre la coque.

 

Les petits escaliers réapparurent, puis les deux cylindres de sable servant aux châteaux forts des petites filles. Une passerelle qui n’aurait pas dû être là, un levis ne devant pas s’abaisser, tout ceci fit que je me retrouvais en cale sèche dans la rue, avec le petit garçon au mouchoir blanc.

Je le revois encore, s’essuyant les yeux, quand on vint me chercher. Me tendant désespérément la mèche de ce mouchoir blanc incandescent, tel un oriflamme.

Une lampe Davis de mineur de fond.

Lui, il brûlait, il avait cette flamme, il l’avait eue avant moi. Il l’aurait aussi après moi, sans nul doute.

Je la revois, me guidant toujours, nimbant un visage triste à mourir lorsque les vautours du quotidien vinrent m’arracher à l’attelage de sa pure lumière.

 

C’est que ce mouchoir, qu’il arborait constamment, n’était qu’un hauban de poche servant aux adultes demeurés des modèles réduits, de pauvres petits ersatz rachitiques crachotant leurs rêves perdus par manque de courage ou d’ambitions avortées, de passions égarées en route.

Sous-dimensionnés tous par rapport à la réelle ampleur de l’existence.

 

 

Par la portière des trains, d’une voiture, derrière les hublots d’un avion, je vois encore et toujours s’agiter un mouchoir blanc.

En signe de reddition ou d’abandon universel, peut-être, ou mieux encore, d’accompagnement final jusqu’à la grande coudée céleste continuant d’essaimer ses anges.

 

Note 1La Dame au chien, voir collection “Contes fantasmagoriques de Montreux” (NDA)

 

© Luciano Cavallini, Membre de l’association vaudoise des écrivains ( AVE ) & MyMontreux.ch“Le petit garçon au mouchoir blanc”, novembre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.