Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 27/11/2017

Le perruquier de Montreux

Voici le 135ème conte de Luciano Cavallini, qui évoque les souvenirs du Coiffeur Varonnier.

Le perruquier de Montreux

Récit d’enfance

à ma grand-mère Nelly Burdet-Diserens.

À la très noble mémoire du coiffeur-perruquier M.Varonnier, de Montreux, années 1964 -1967.

 

Quand on descend en ville il n’y a rien d’autre à redire, on descend en ville un point c’est tout.

Quand grand-mère décidait de filer à la ville, on ne pouvait vouloir, espérer ou tenter autre chose: c’était peine perdue.

Lorsqu’elle prenait cet air contraint, ce front plat et buté, le nez en avance sur l’air qu’elle respirait, le chapeau renfoncé sur la tête, qu’elle n’opinait ni à droite ni à gauche, c’est sûr qu’on la verrait foncer droit en avant, manquant tout le temps de trébucher car les environs et les personnes meublant la cité n’existaient plus du tout pour sa personne. On ne calcule plus les chutes dont elle avait été victime à cause de ces pernicieuses habitudes, soit en nettoyant le vasistas de la cuisine, les carreaux proches du plafond, soit foulant un mauvais pavé, placé aux mauvais endroit, au mauvais moment, à la mauvaise heure mais surtout maladroitement scellé.

 

– Je suis donc bien maudite! C’est ce russe blanc qui m’a jeté un sort à la gare de Montreux, lorsqu’il a ouvert la calebasse de sa contrebasse et qu’aucun instrument ne s’y trouvait rangé! Je l’entends encore s’esclaffer sans retenue, d’un rire lugubre et guttural. Parce que je ne voulais pas de lui. J’étais déjà avec ton grand-père, tu comprends. Bien que lui, quand il allait à Paris avec Nicollier, je sais très bien qu’ils traînaient tous aux côtés du Moulin Rouge et Pigalle et que ça devait se priver de rien ces oiseaux. Tu penses qu’ils ne passaient pas leur temps au Louvre!

 

De toute façon, les hommes naissent, vivent et meurent en cochons. J’espère que toi tu respecteras les femmes. Rappelle-toi que ce ne sont pas des torchons à ton service, ni des paquets de viande fraîche! Puis, si on rajoute cet alcool par dessus le marché, on voit de suite le topo! Pas besoin de faire un croquis. Non, ce ne sont que des gamins et puis c’est tout. Mais des gamins sales rosses, crouilles, roublards et très souvent capons quand ils sont pris la main au collet!

Je sais bien que c’est à cause de ce russe que je chute tout le temps, il me l’a dit: “J’ai des pouvoirs comme maman, des pouvoirs de Mage! Je te jette un sort qui te poursuivra toute ta vie… Tu ne pourras jamais t’en débarrasser, jamais m’échapper!”

 

– “Maman êtrrr comme Baba-Yaga, moi êtrrr comme Raspoutine! Mais moi avoirrr fuit Tsarr, toi, toi pas pouvoirrr fuirrr moi!”

 

Ah, quelle horreur ce type! Puis, comme il habitait la Pension Monney de Chernex, tu imagines si je devais tout le temps être attentive afin de ne pas le croiser, où que j’aille! C’était une espèce d’anguille au teint cave, famélique et patibulaire, muni d’une mauvaise barbichette rousse à pointe, des yeux bleu acier qui vous transperçaient de part en part jusqu’à la moelle. Arrrh!

– Oui, mais regarde aussi autour de toi! Tu fonces comme un boeuf avec des oeillères! Pas besoin de sort, tu sais très bien t’enfourcher toute seule!

– Je le revois ce gaillard devant moi, comme si c’était hier. Ah! J’étais servie à Chernex… Comme compagnie, on repassera! Entre celle des saoûlons de tous genres et ce sinistre tadié!

Quelle maudite enfance!

 

Elle accomplissait ensuite des geste saccadés; picotant le poudrier d’un bout d’ouate, écrasant les lèvres de son rouge. Ensuite venait toujours le sempiternel claquement des souliers verts olive contre le macadam. Lorsqu’ils avaient été fraîchement ressemelés de cuir, car le caoutchouc ne sonnait pas.

 

Le bus avait cette caractéristique odeur de plancher attiédi et de moiteur humaine empoissant les glaces. Des empreintes de boue laissées par les semelles en maculaient le véhicule, jusqu’à l’endroit du conducteur. Il n’y avait que la costière argentée, où miroitait le jour, et les lumières qui semblaient demeurer exemptes de toute souillure.

J’aimais observer le paysage défilant derrière les grandes portes allongées et cerclées de gomme, comme pour empêcher la vue de déborder du moule, ainsi que le bruit des cylindres lors des décharges d’air comprimé. Ces portes chuintaient toutes différemment, selon le modèle et l’époque de leur fabrication. Cependant elles étaient forcément magiques, puisque automatiques.

 

Grand-mère se précipitait chez Varonnier, le coiffeur situé angle rue de la Paix /Grand-rue, à l’endroit même où se trouvait le Cabaret du “Perroquet” ayant largement contribué aux glorieux jours de Joséphine Baker.

 

Il y avait cette haute cage d’escalier avec au sommet la coupole contenant les cieux condensés de Montreux. Elle y diffusait un jour bleuté par temps clair, ou alors une clarté d’opale lorsque la météo se chargeait de nuages. Pour moi, elle devenait un nouveau ciel sur terre, une loupe parfois mouillée car si l’on tendait attentivement l’oreille, on pouvait y entendre s’égrainer les chapelets de pluie contre le verre.

 

Varonnier était cet homme de taille moyenne et se baladant les bras en l’air, tortillant ses hanches, un visage poupin tout sourire, bien pommadé, se faufilant entre les moindres recoins avec les cheveux violacés trahissant sa présence où qu’il régnât en son salon.

 

Je me rappelle de toutes ces baies en enfilades, dont le paysage serpentant à l’infini déroulait ses volutes lémaniques bien au-delà de l’horizon.

 

Il y avait l’odeur des shampoings, des teintures tachant les bacs de rinçage, puis ces protubérantes pieuvres déroulant leurs bras articulés comme de grosses machines de science-fiction, pouvant devenir parfois des plus inquiétantes. Les femmes disparaissaient toutes sous ces casques de cosmonautes, tandis qu’un sirocco rageur souffletait leurs visages.

 

Quand grand-mère avait les cheveux mouillés, sa tête devenait toute rabougrie comme un petit chien griffon qui serait passé sous une tornade. La teinture y dévalant encore transformait ses joues en coupe Danemark. Il fallait l’ambidextre Varonnier, préoccupé sur les bigoudis, pour que la tignasse reprit un tant soi peu de volume. Puis c’était des: “Bien Madame par-ci, parfait Mesdames par-là, des manèges de miroirs valsant à bout de bras afin que grand-mère constatât à quel point sa mise en plis semblât des plus réussies!

 

Si l’on regardait le magasin depuis l’entrée, on avait vraiment l’impression d’embrasser une rotonde de verre affairée de mille insectes s’activant en tous sens. On ne pouvait ignorer les multiples éclairs jaillissant des sèche-cheveux, des psychés réfléchissant en trompe-l’oeil moult vortex abusant la perspective.

Le tain tempétueux s’incurvait, les vitres déformaient certains visages qui se tordaient d’un côté ou l’autre d’un montant, tels d’affreux rictus demeurés agrafés aux commissures des lèvres. Pourtant tout ce monde aux brouhahas monotones semblait conserver une surface quiète et lisse.

 

Les illusions bataillaient sous la glace.

 

Il fallait attendre longtemps chez Varonnier. On n’eût jamais pensé que des cheveux prissent autant de temps à s’assécher! Chez les hommes ça défilait à vive allure, avec parfois une résurgence de gomina, ou une ondulation plus sophistiquée, soit. Mais chez les femmes, la “permanente” portait on ne peut mieux son appellation! Elle fonctionnait bien plus aisément sur place que les jours et les mois qui suivraient l’empois!

 

Le retour passait par Zurcher; oh, une broutille, juste une infusion avec un canapé. Mais il était difficile de savourer le subtil fumet des confections, lorsqu’on était inondé d’effluves et autres assortiments émanant d’une fraîche mise en plis, donnant l’illusion que grand-mère portait un nouveau bonnet!

 

– Si Varonnier t’entendait! Lui qui est si gentil…

– Gentil, gentil, oui peut-être. Mais surtout tellement lent!

– Allons, allons! Tu sais bien que c’est mon seul plaisir. Le reste du temps, je ne suis pas si gâtée que ça…

 

Pas gâtée, oui je savais.

C’était autre chose la vie; une peau de chagrin habituellement confinée dans les vapeurs de cuisine, les lessives du lundi, le nettoyage des légumes, le ravaudage, les paliers d’escaliers à récurer tout un mois quand le tour de la voisine était caduc.

 

– Mais cela n’empêche en rien la coquetterie!

Rappelle-toi ce que je t’ai dit: “les femmes, ce ne sont pas uniquement des bonniches et des nourrices. Il faut se méfier de ça! Dès qu’elles ont des gosses, elles deviennent toutes de véritables mémères… Comme si elles n’avaient plus le droit d’être belles ou de séduire. Il fallait qu’elles se rangent, se sabrent les cheveux, s’habillent en tablier de cuisine, deviennent des bobonnes pérorant leurs feuilletons domestiques en pied de grue devant les préaux d’écoles.

 

Cela ne tournait plus qu’autour du mari, du premier rot au dernier caca de l’aîné vampirisant les seins et des emplettes de fins de semaines à accomplir dans les supe-marchés.

Le coeur se transformait en ventre, le ventre en graisse, les caresses en astiquages et la coquetterie en produits à lustrer les boiseries.

Il n’y avait vraiment plus rien d’autres comme horizon, que l’on soit devant ou derrière ses huis, le paysage matrimonial demeurait toujours constant; rétrécissant de plus en plus, il se transformait petit à petit en champs stériles ou en nappages garnis de couches-culottes.

 

Il serait grand temps d’avertir les jeunes filles qu’il existe d’autres voies que ces grandes autoroutes du conformisme et du compte en banque prodigués contre un laborieux chantage aux longs cours, afin de subvenir aux besoins créés de toutes pièces par la pègre du consumérisme.

Rien ni personne ne force au rapt de la jeunesse et au hold-up des libertés. Seulement voilà, chacun suit en silence son propre petit schéma où l’on apprend à être sage dès la Maternelle ainsi qu’à bien suivre sous la dictée, le manuel d’occlusion civile.

 

Rien, ni personne, aucune autorité n’impose les enfants, le mari, la grosse villa, les bagnoles, le chalet des fins de semaines, la sclérose culturelle, le divertissement en lieu et place du savoir, du savoir-vivre, du savoir-être.

 

Nul ne vous contraint à tirer ces boulets, à demeurer esclaves écervelées de ces insoutenables conditions de vie matérielles, produites à grands renforts de battages publicitaires.

 

Message reçu.

Depuis ce jour-là je lave mon linge tout seul comme un grand et mijote mes plats moi-même.

Aucun obstacle ne m’empêche d’aller de temps à autres chez le coiffeur, en retrouvant parfois les odeurs rassurantes de chez Varonnier et le regard tranquille de grand-mère aux joues congestionnées sous le casque sécheur.

 

© Luciano Cavallini, Membre de l’Association Vaudoise des Écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, “Le Perruquier de Montreux”, novembre 2017  – Tous droits de reproduction réservés.