Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux, basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini,
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 03/10/2016

‘Ndrangheta

Voici le 100ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Ça se passe aux Colondalles…
Un conte basé sur des rumeurs locales.

‘Ndrangheta1

Genre: Mafia

«En Suisse, en plus d’une activité de blanchiment d’argent déployée depuis longtemps, l’organisation s’est lancée dans le trafic de cannabis, de cocaïne, d’héroïne et d’armes». Fortune estimée à 1’535 milliards d’euros. (source: Wikipedia)

Santiago Pincherri avait plutôt sale mine ce matin-là, alors qu’il braillait déjà au-dessus d’une chape de béton, de murs transverses suintant l’humidité. Il pleuvait sans cesse depuis cinq ans sur cette espèce de sarcophage inachevé, et il gueulait à pleins poumons contre le personnel de la Scientifique. 
On l’avait mandaté pour le cas d’un crime particulièrement abject. D’habitude, c’était le Commissaire Froissard et l’inspecteur Duffaut qui se chargeaient du boulot, mais là non, on ne sait pas pourquoi c’est la Police Fédérale qui devait s’y coltiner.

Sur Colondalles: temps de cochon, et cela n’arrangeait pas les choses, on devait attaquer au marteau piqueur avant de passer au plastic les mois suivant, afin d’abattre ce prurit visuel gâchant la vue sur l’un des plus beaux endroits du monde. S’il n’y avait que celui-ci à Montreux, passe encore. Mais ils s’en trouvaient d’autres, dont on ne se préoccupait guère.

Pincherri piétinait en tous sens, criant à qui voulait l’entendre son nom et son titre. Grand, massif, visage basané du Colombien serti de lunettes jaunes, empêchant tout regard… mais pas les yeux de suinter au travers. Cheveux grisâtres et en bataille, pardessus marron au col toujours relevé et crasseux vers les rebords. Il fallait toujours qu’il montre ostensiblement une mâchoire saturée de dents, autrement dit il avait grand peine à coincer son claque-merde.

On dégageait le mec de sa chape, on voyait déjà un bras émerger du béton, ainsi que l’épaule gauche. Peu rongé par l’oxygène, on reconnaissait bien quelque chose, mais c’était quand même moche à regarder. Disons qu’en cassant la coquille, on remarquait que l’intérieur de l’œuf n’en était pas moins pourri par endroit. 
 – Allez, allez, on s’active un peu! Hé! Vous n’auriez pas un café par hasard? J’ai pas eu le temps d’en prendre un avant de partir.
 – Y’a pas de Bistrot ici Pincherri, voyons!
 – Inspecteur général Pincherri vous voulez bien! Sautillement sur un pied et l’autre. «Fait cru hein, l’été, c’est foutu et déjà loin, hein? On en a pas beaucoup dans ce bled, pas vrai, hein? Un café, ce serait pas de refus pourtant, hein?»
 – Oui, hein! Et arrêtez de crier ainsi Inspecteur, de grâce!
 – Vous avez peur que je couvre le ramdam des marteaux piqueurs, hein?
 – Non Pincherri, j’ai peur que vous recouvriez tout simplement mon espace vital!
 – Inspecteur Général, Gardon! Espace vital! Toujours des grands mots!
 – Oui, hein!

Félicien Gardon, jeune précieux fluet à la frange blonde, nouvel arrivé dans la branche. Blanc cassé devant le spectacle. Puis mouchoir devant la bouche, et petit dégueuli de service derrière un pauvre bosquet qui n’avait pourtant rien demandé.
On avait sorti le corps. Il semblait bien qu’on reconnaissait celui de l’architecte ayant composé ce chef-d’œuvre, et disparu depuis des lustres.
 – Salvatore Bocelli. Sûrement. Compromis dans le blanchiment d’argent dont cette villa dégueulasse servait de buanderie de luxe. Des fonds perdus reliés à une sorte de poudreuse n’ayant rien à voir avec la lessive que cette engeance utilisait habituellement. C’est ainsi qu’un jour ou l’autre, on finit dans son petit cimetière privé. Quand on a l’instinct de propriété on pourrait pas rêver mieux! De plus, ça signe son ouvrage de manière indélébile!

C’est que le mec de la baraque, le “propriétaire mandataire” s’était fait gaulé en Italie, reconnu d’intérêts mafieux à l’unanimité! Le dessus du panier, le chef des chefs, mais cette fois-ci ce n’était pas Cosa Nostra, non, on restait sur la botte, juste en face de Messina, à Villa San Giovanni. Terrains arides, terres brûlant les veines et asséchant le cuir. Un truc épais et nauséabond. Peu de chair dans la caillasse, peu d’âmes dans le corps. Ça se mouvait à l’encre noire, se tailladait les paumes de mains en baignant la reproduction de la Vierge dans le sang. Avant de la faire cramer à même la peau. Un drôle de cocktail, mêlant le Christ et les saints, revendiquant leurs protections afin d’accomplir les pires atrocités; enlèvements, séquestrations de personnes dans des caveaux ou des grottes pendant des mois ou des années. Trafics de drogue, d’influence, usage de faux, traite des blanches, toutes les affaires juteuses pouvant ramener des millions d’euros. On se flétrissait le tempérament là-bas, tant le soleil clouait sur place les salopards devenus cinglés, mais bouffant tranquillement leurs espadons citronnés sur les terrasses de bistrots qu’ils réquisitionnaient à cet effet pour eux. Grâce aux “pizzi”2 et autres formes de rackets terrorisant les commerçants restés honnêtes et dans le droit chemin. Ceux des autres «Saigneurs» demeuraient impénétrables. Alors on pensait à la sécurité pécuniaire, une belle baraque en Suisse, au calme, là où en principe il ne se passe jamais rien.

Salvatore Bocelli. Pourtant un doute subsistait sur la véritable identité du macchabée. Qu’on pardonne le mauvais mot mais grande dalle d’un mètre quatre-vingt, tête ronde et chauve, pour le reste aussi totalement nu. Comme le mec retrouvé il y a quelques années les pieds bétonnés dans un tonneau au large de Villeneuve. Mais là, on se la coulait douce et dans du solide. Sûrement une quelconque nostalgie de Pompéi!

Félicien Gardon finissait de rendre son petit déjeuner. Pincherri s’impatientait, car on peinait à libérer les chairs cloisonnées dans le ciment.
 – L’en a même en bouche Inspecteur Général! Ça déborde de partout!
Pas que lui qui en avait en bouche se dit Pincherri, pour une fois sans le bramer à qui veut l’entendre.
 – Coulé corps et biens! Ils l’ont gavé oui!
 – Comment ça? Vous voulez dire que…
 – Oui t’as bien compris Blondie! Crime mafieux dans toute sa splendeur! Et cette-fois-ci rien à voir avec Cosa Nostra, ils s’y prennent pas comme ça, eux! Cette baraque c’est du toc. Un toc de merde, et propriété de la Pieuvre servant de couverture à plusieurs millions.
 – Qu’est-ce qui vous rend si sûr?
 – Moi, Santiago Pincherri, je connais tout! Cosa Nostra, ils flinguent ou se débarrassent des gens en les enterrant ou en les jetant à la mer avec des poids aux chevilles, certes, mais à grands renforts publicitaires! Ou encore ils flinguent directement en pleine rue, à bout portant. Mais ça, c’est signé la pègre calabraise, ce sont des vicieux, bien plus vicieux que le reste de la pieuvre. La Syndicat lui a réglé son compte à sa manière. Et surtout, ils voulaient que ça se sache mais plus tard, histoire de bien faire gamberger la galerie en gardant le suspens le plus longtemps possible. Je te dis, ce sont de vrais vicelards! Pis comme notre pépère a sûrement vendu la mèche juste avant de tirer sa révérence, ils ont voulu marquer le coup en foutant un bail de plus au service des locations… On aurait dû y penser.
 – Y penser, y penser! Vous êtes bien sûr de vous! Pis, on peut pas tout prévoir! Vous criez tout le temps comme ça, Pincherri? Le soir j’ai les oreilles complétement bousillées à cause de vous!
 – Inspecteur général gamin, répondit ce dernier flanquant une ruade virile dans le dos de son subalterne! On devrait faire des chapes en teflon, ça collerait moins aux semelles! Ravi de son gag, tout de superbe, gonflé à bloc et allure inclinée à quarante cinq degrés vers l’arrière, Pincherri jeta des œillades marquées autour de lui, afin de constater l’effet produit par son show sur le reste des policiers.
 – Ça semble pourtant bien l’architecte. Salvatore Bocelli. Ou du moins ce qu’il en reste. Il devait pourtant bien savoir de quoi il pouvait en cuire, de traiter ainsi avec la mafia!
 – On dit la famille, gamin. Tout comme en Colombie, la parenté ça se respecte! En tous cas à l’intérieur des clans, parce qu’en dehors, il y en a plus d’un par jour qui se fait dégommer C’est comme au Brésil…
 – Parenté de merde oui! Et qu’est-ce qu’on se fout du Brésil en ce moment! Chaque chose à sa place Pincherri! Il n’empêche que la ville reste avec ce chancre sur les bras, et c’est la seule chose qui compte pour l’instant! C’est d’un moche! On le voit de partout et le voisinage n’en peut vraiment plus! Et ce depuis des années! Et si en plus ça tient lieu d’hôtel garni, c’est le bouquet
 – Ils râlent, ils râlent! Moins en regardant le Royal Plaza, le nouveau quartier de la Paix, le bâtiment de la BCV, les blocs immondes ayant remplacés l’Hôtel Bristol et la Bavaria, la Tour d’Ivoire, Freddie Mercury, j’en passe et des meilleures!
 – Ça s’appelle un règlement de compte avec la municipalité Pincherri! Vous devriez faire gaffe à vos propos!
 – J’enquête sur la mafia, ça doit déteindre!
 – Pis, je suis pas d’accord pour Mercury Pincherri! Vous avez vu le nombre de «likes» qu’elle remporte cette statue! C’est faramineux!
 – Je vois surtout le fond du lac bouché par cette espèce de membre dictatorial qu’on vénère comme le veau d’or! Ça me rappelle trop les «Farcs». Pis le bonhomme, si je l’avais serré du temps de son vivant, je te jure que je lui aurais collé la brigade des moeurs et les «Narcotiques» sur le dos! Y’aurait eu de quoi avoir à boire et à manger pendant des années pour le Service, et même embaucher des extras, tu peux me croire! Pourquoi encense-t-on toujours la même engeance, on se le demande!
 – Inspecteur Gêne et Râle Pincherri, arrêtez de hurler comme ça, par pitié. Le monde va pas se refaire grâce à vous!
 – J’aurais vraiment besoin d’un café, gamin, tu peux pas aller en réquisitionner un vers la voisine qui habite, elle, cette ravissante maison, là? Ça fait un moment qu’elle lorgne de notre côté, au cas où tu aurais pas remarqué.
Le pire, c’est que Pincherri avait finit par avoir son café. Et un vrai, en plus! Il avait eu de la chance, car la propriétaire étant Mexicaine, lui en confectionna un de derrière les fagots, bien tassé.
 – Vous auriez dû en demander deux, gamin, car depuis que vous avez déballé, vous êtes resté tout patraque!
 – Je me demande bien pourquoi on a attendu si longtemps avant de péter cette dalle? Ça paraissait tellement évident!
 – Pas tant que ça… Un instant s’il vous plaît!
On était en train d’emporter le «corps» sur une civière. À l’annulaire de la main droite se trouvait fichée une chevalière en or. Bien qu’en piteux état, on pouvait y voir encore inscrit l’emblème calabrais des parrains.
 – C’est bien ce que je pensais… Ça n’a pas l’air d’être notre fameux architecte, mais le boss des boss lui-même!
 – Quoi! Mais… Il est où alors cet architecte de malheur! Et qui est en tôle, là-bas?
 – Un bouc émissaire qui n’a pas eu d’autre choix que de se laisser enfermer. C’était ça ou bien… Vous m’avez suffisamment compris, gamin! Les repentis la mènent pas large, une fois lâchés par les flics.
 – Non, que dalle, je capte rien! Je voudrais juste savoir où se trouve l’individu qui a construit cette merde! C’est quand même pas compliqué, non!
– Quand on aura fait péter ce truc, on aura peut-être plus d’indices, qui sait?
– Si ça se trouve, il y aura plus de macchabées ici qu’au cimetière de Clarens!
– Y faut trouver ce bonhomme, bon Dieu! Y peut pas s’être évaporé tout seul!
– Tout seul sûrement pas! L’affaire se trouve déjà depuis des mois dans les dossiers d’«Europol et Interpol». Je crois qu’ils auront leur petite idée et même mieux, selon ce que je vais encore révéler…
 – Comme quoi?
 – C’est du confidentiel mais… Mais si ce refroidi-là est celui du Parrain et non de l’architecte, Salvatore Bocelli, l’autre, l’autre il a intérêt à bien se planquer. Sûrement un coup de panique, je sais pas, il a dû se passer un truc grave sur place, il aura pris une arme… Enfin, on verra ce que dira le légiste. Il faut qu’il vire au plus vite cette croûte des Colondalles, ensuite on fera selon les habitudes usuelles, on retournera le terrain à la pelleteuse. Soit le mec se cavale ailleurs pour sauver sa peau, soit il se trouve aussi quelque part sous cette chape, ou coulé entre les murs! Mais ça… On le saura qu’au moment du plasticage. Moi, Pincherri, j’ai toujours été très fort et je suis pour la première solution. Balade au soleil sous fausse identité, ou sommeil profond dans les secrets de cette saleté d’architecture contemporaine! Tiens! Je te jure que le jour où on va bousiller cette bastringue, je veux être aux premières loges!
– On croit rêver, doux Jésus!
– Laissez la religion hors de cela gaminet!
– Je fouinerai, Pincherri, vous entendez! Je fouinerai et je trouverai! Vous n’êtes pas l’unique teigneux de la police, sachez-le une fois pour toutes!
– La Férérale, s’il te plaît! Hé, moi Pincherri, j’ai rien affirmé d’autres que de vous dire d’attendre de voir ce que nous découvrirons après l’explosion! Ensuite on avisera!
– Attendre de voir Inspecteur Général, attendre de voir! Dans combien de temps encore? C’est là qu’on remarque que vous êtes depuis longtemps en Suisse! Vous n’êtes pas aussi incorruptible que ça, je le savais!
Il gesticulait. Vociférait. Ébouriffé. Lunettes jaunes de travers et embuées. Puis secouant la tête d’un air de dédain, il lâcha: 
 – Inspecteur Félicien Gardon, quand on vient d’où je viens et qu’on a vu les atrocités des Farcs, ce qu’ils sont capables de faire chez moi en Colombie, ainsi que les exactions des narcotrafiquants sur des gamins, les ravages que ça provoque sur la jeunesse et les familles, laissez-moi vous dire une bonne chose une fois pour toutes, et ouvrez bien grandes vos oreilles: ben oui, je suis plutôt fier de choper les us et coutumes des Helvètes! Puis d’abord sache, jeune je-sais-tout, qu’on peut se donner le droit de critiquer l’assiette, mais jamais de cracher dans la soupe!

1 – ’Ndrangheta a pour origine étymologique le mot grec «andragathía» (??????????) qui signifie héroïsme et vertu. Il pourrait aussi dériver de “andraghatos”, substantif du grec ancien d’Italie qui indiquait l’homme courageux ou bien ’ndranghetista, qualificatif nettement péjoratif cette fois, désignant un homme peu viril, danseur, bouffon, qui prenait part à la tarantelle. (Wikipedia).

2 -Pizzi:
a) Pourcentage crapuleux extorqués aux commerçant, jusqu’à 60% du chiffre d’affaire. En contrepartie ils étaient assurés d’une protection rapprochée. 

b) Ordres gribouillés sur petits papiers par les Parrains depuis une planque, puis passant ensuite de main en main jusqu’aux destinataires finaux. Toto Rina, le patron des patrons de Cosa Nostra, originaire de Corleone en Sicile et jugé coupable d’avoir commandité l’assassinat du Juge Giovanni Falcone, fit exécuter tous ces ordres ainsi pendant au moins 25 ans, alors qu’il était caché au fin fond d’une bergerie délabrée. (NDA)

© Luciano Cavallini, membre de l’association vaudoise des écrivains, MONTREUX NOIR POLAR, «’NDRANGHETA» – septembre 2016 –Tous droits de reproduction réservés.