Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux, basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini,
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 02/10/2017

Le merveilleux songe d’une nuit d’août

Voici le 129ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini.

On se retrouve vers Chamby…

 

Le merveilleux songe d’une nuit d’août

Genre : Classique Fantastique

 “Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui rêvent endormis.” 

Edgar Allan Poe

 

Bien sûr,c’est avec ma plume Waterman, reconnaissable d’entre toutes, que je saisis avec stupéfaction le phénomène qu’il m’arriva au point du jour.

Le temps se rétrécit de plus en plus sur ma misérable existence et je vais avec diligence rapporter au plus vite ce qu’il advint déjà concernant ce que j’appellerais le seuil de “l’autre rive”.

Je sais que tu étais dans ce couloir, que nous marchions ensemble entre aube et crépuscule, car il y avait une suite de bow-windows ouvrant en enfilades contre le lac.

L’endroit fût maculé d’azur sur toutes les parois, bien que nous étions accrochés à l’Hôtel Mirador de Chamby. Dans le coin ouest, j’apercevais ton petit guéridon de chevet, ainsi que l’entier ouvrage brodé éclaboussant la vue jusqu’au sol.

 

Nous entendions corner les bateaux de la CGN, ces derniers paraissaient même très proches de nous. Étranges trahisons de perspectives, si l’on en juge par la distance séparant les rives de notre Belvédère.

Je pouvais sentir les frémissements d’une main, la douce ruisselle de ton corps ondoyant sur ce qui semblait n’être que les pourtours de ta silhouette; en effet un fourreau éthérique l’entourait et rendait encore plus mystérieuse ta présence qui ne devait en aucun cas à ce moment précis, hanter ces lieux.

J’étais au courant de tout, j’avais reçu un câble comme quoi tu dormais toujours depuis des mois en cet hôpital de la Beauce, vers ces collines jonchées de campaniles étincelants sous le soleil.

Quelque chose d’attiédi baignait ton apparence en la réverbérant de tous côtés, cela m’atteignait comme un bain lunaire en lequel je serais entré, mais sans que cela ne me mouillât le moins du monde. Nous nous retrouvions en ces jardins bordés de pierres sèches avec des roses gigantesques, des pivoines toutes luisantes de sève, un grand jardin surmonté d’odalisques lascives, parfumées à la fleur d’oranger, puis un parc en lequel on parvenait après avoir passé sous des encorbellements, des claies fichées un peu partout et mouchetées de cieux se déversant aux travers d’un tamis.

 

Tu me fis asseoir un instant, alors que je voyais diffuser de ces tonnelles émeraudes l’étoffe suave de ta peau me paraissant plus limpide qu’à l’accoutumée. Tes membres effectuaient des gestes si délicats et si doux, tu semblais toujours plus experte aux dextérités qui te caractérisaient dans la manière de mouvoir les objets, comme si tu étais constamment en train de les caresser.

Le moindre attouchement déposé par ces derniers revenait en écho sur les  parcelles de mon être; j’étais entraîné de l’intérieur vers des cieux qui n’appartenaient qu’à toi, sur le sensuel vol de tes nacrés poignets incisant mes sens d’agacements délicieux. À n’en pas douter, on m’avait attiré en ce lieu par je ne sais quel miracle afin que l’on y greffât définitivement ton âme à la mienne.

Cela n’en finissait pas, nous devions camber des ruisseaux ou passer à gué, suivre des chemins tortueux encombrés de racines; celles-ci parfois glissaient sous nos pas toutes suintantes d’humidité, ou alors louvoyant tels des reptiles en changeant dangereusement la conformité du sol.

Tous les éléments de cette faune devenaient organiques, cela existait de manière autonome par saccades ou par secousses plus subtiles, ou au contraire par glissements épars; mais il était évident qu’une intelligence systémique, reliée qu’à un seul corps, régulait tout cela avec précision.

Celui d’un esprit plus fort que le mien ou égal au tien, soit nous repliant diffus dans un grand kaléidoscope, soit nous guidant libres vers quelque état sublime de conscience. C’est ce que je pensais lorsque nous nous reposâmes à l’orée de cette grotte moussue. Que nous étions guidés par ce Dieu D’Abraham, Isaac et Jacob, cherchant en nous deux le moyen de réunir Sa Volonté.

De joindre le roc aux nues, le crapaud à la colombe.

Une partie de moi-même, cependant, m’empêchait sans cesse de goûter à ces délices, une partie qui savait, un épicentre connaissant le songe et le chuchotant au fur et à mesure que nous jouions la partition. Tout ceci pouvait s’interrompre subrepticement, tel l’arc-en-ciel drapant le jet d’eau d’une fontaine. Mais je m’accrochais à ton vol, comme agrippé sur une couche précipitée dans un abîme.

Le vertige s’ouvrait, tourbillonnant désormais autour d’une chambre sans mur.

Je craignais de revenir sur mes pas. Alors, par tous les moyens et pour être ne serait-ce qu’une fractale de plus à tes côtés, je tentais de contracter le temps en feuillets du mieux que je pouvais. Les circonvolutions de ce cerveau divin avaient pouvoir absolu, celui d’être ou de transparaître, ici, ailleurs, là-bas, maintenant. Mais il suffirait d’une interjection externe ou d’un dérangement quelconque survenant en ce monde fragile, pour que tout s’en retournât comme avant, que l’enchantement cessât immédiatement sans que vous ne puissiez le moins du monde détailler l’environnement du chemin parcouru. Les éléments s’imprimaient sur du sable et la gestuelle divine pouvait quand cela lui paraissait opportun, dissoudre ce grand mandala d’existences conditionnées d’un seul revers de manche.

Dans l’instant retenu par l’extension d’une volonté frémissante d’ondes à ton image, nous nous retrouvâmes entre des claies de bois; j’en ressentis la violente chaleur vanillée diffusant des fissures. Nous étions certes en pénombre, mais la lumière nous contemplait sans cesse, où que l’on soit, quoi que l’on cheminât toi et moi.

 

 

Pourquoi donc étais-je emmené si loin ? Je n’entendais plus rien des paysages croisés dont les noms tout aussi nouveaux se disaient pourtant être coutumiers de nos multiples balades ; t’en souvient-il?

Il n’y avait à tes pieds que des champs entiers de rosée constellant leurs perles à perte de vue.

Tes “visites” reviennent régulièrement, chaque fois avec plus de force, plus palpables, au point que le traumatisme en est grand lorsqu’une partie de cette conscience logeant en moi et que j’appellerais “Celle-qui-sait-déjà-tout”, me persuade que tout ceci n’a rien à voir avec le rêveur qui désire simplement tout ignorer de la situation, ceci afin de juste s’enivrer d’illusions.

Vois-tu, j’erre à la lisière de la plaine, la forêt se termine pile où commence le vide et l’activité céruléenne du lac miroitant des cieux jusqu’aux racines de Haute-Savoie.

– Viens, viens dit-elle, alors que je sentis les lèvres sombres d’un puits s’entrouvrir sous mes pas.

Odeur pénétrante de tourbe et d’humidité exhalant leurs haleines de caveau.

–  Viens encore, tu sens ma main et tu me vois comme au premier jour, rappelle-toi. Rappelle-toi: tu disais de moi que je ressemblais à une voûte gothique flamboyante qui aurait foré la réalité de ce monde en se fichant comme une dague du ciel jusqu’au sol. Cette toute première fois où tu m’as rencontrée…

– … Et que j’ai senti ta main aussi douce et tiède que la soie des pétales de roses? Oui je me rappelle bien! Comme si c’était hier. Et comme hier j’aime, comme aujourd’hui je t’estime toujours.

En cet univers grisâtre constitué de brouhahas, tu implantas un silence blanc en lequel émergeait uniquement ta belle silhouette, tes bras en bouts de manches, le ciselé des poignets précieusement lovés contre la ruisselle des manchettes.

Tu semblais, avec tes grands yeux emplis de Méditerranée et ta bouche étonnée, susurrer de sourds appels mais que je percevais tout de même. Il n’y avait que l’ogive de ta silhouette frémissant dans l’espace, tu y étais comme entre deux portes entrouvertes, entre le seuil qui prédestine aux limons terrestres, et derrière toi, plus disparate, celui caché et obscur qui t’avait lugé jusqu’à moi.

– Mon visage tu disais, comment disais-tu déjà ? Raconte moi encore une fois comment c’était quand tu m’as rencontrée pour la première fois…

– Encore?

– Oui encore. Raconte. Raconte-moi la première fois.

– Bon alors… Je vais essayer. Puisque tu y tiens tellement… Voilà…

– Oui j’y tiens.

Ton visage, ton visage semblait avoir été poudré à ton image sur la plus fine des soies. On avait l’impression qu’il aurait pu se défaire rien qu’à le frôler de l’index. La lune y insufflait sa clarté en te la léguant, comme elle l’eût dépeinte sur une soucoupe de lait.

Porcelaine fine et délicate, ciselée à la plume de cygne.

Droite étais-tu, raide, alors que la seconde suivante tout empli de ce bain, je me retrouvais mu sur un névé d’albâtre puis revêtu de tes vêpres, mais en moi, en profondeur, sans que ces vêtements d’apparats ne devinssent visibles aux autres.

Je sens, je sens belle Blanche que tu es feinte, que tu vas encore une fois te dissoudre dans l’élément éther et n’être plus que matière à illusions.

Qu’il est donc profond, le chagrin traîné ainsi par le destrier de tes survenues! Si seulement tu pouvais savoir, comprendre à quel point ton petit fil d’argent demeure harponné au boulet de ma chair!

J’ai peur de cela, comprends-tu? Car je ne puis entretenir personne tant suis-je entouré de balourds sans conscience ne désirant que bastringues foireuses ou autres kermesses plus assourdissantes encore!

Or, or tu le sais bien, ce qui exerce joies et divertissements auprès de mes contemporains ne m’amuse aucunement, bien au contraire, tout cela m’épuise et me laisse apathique. Me voici rejetant vacarmes et rumeurs de cette civilisation décadente, précipitée aux plus bas étages de sa concupiscence. Mais de cela hélas je ne puis m’éveiller!

Le cauchemar survit bien plus longuement que le songe béni et laisse une empreinte indélébile.

Je m’accroche et cogne des poings, poignardant une Lilith effrayante! Mais je dois bien le constater, c’est impuissant que je suis, que je suis en train de labourer le matelas et marteler vainement ma couche!

Horreur… tu tombes à reculons comme une nuée qui reflue d’où elle émergea.

 

Difficile! Si difficile et fiévreux éveil en lisière de Montreux et le carton-pâte des derniers vestiges creux, d’un décor Belle-Époque.

 

© Luciano Cavallini, Montreux-Palace – Membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, “Le merveilleux songe d’une nuit d’août”,  août 2017 – Tous droits de reproduction réservés.