Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux, basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini,
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 12/02/2015

Les tunneliers de Jor

Voici le 14e conte fantasmagorique de Luciano Cavallini. Rappelons que tous se passent sans la Commune de Montreux.

LES TUNNELIERS DE JOR
Tiré de faits réels.
Dédié à tous ceux qui ont foré le tunnel de Jor, et construit la ligne du MOB.

Nous sommes au soir du mois d’octobre 1912, et dans les guérites boisées l’humeur est à la rogne. On dénombre plusieurs pieds gravement endommagés, car on ne laissait aucun temps aux ouvriers pour se procurer des nouvelles chaussures, et ces dernières, éclatées à leurs bouts, ou pire encore avec des semelles décollées, devenaient perméables aux intempéries du lieu. 

Certains d’entre eux avaient été victime de graves engelures, mais parmi le patronat, on s’arrangeait pour cacher au plus vite ce genre “d’incident”. Une séquestration sauvage. Leurs existences ne devaient aucunement poindre au jour libre, ni ne devaient-ils être entendus, afin de ne pas déranger le beau monde aristocratique en inflorescence sur la Riviera Vaudoise. Ils n’avaient droit d’exister qu’aux tréfonds de leurs abysses, en attaquant des géants de pierre avec lesquels ils ne faisaient pas le poids. Tassés à plusieurs, souvent mal nourris, la plupart d’entre eux rejoignirent par la suite les fronts de la Grande Guerre et cette main-d’œuvre si précieuse disparut avant même que l’on sut qu’elle exista. Pensons-y de temps à autre lorsque que nous nous laissons bercer sur les contreforts de la ligne, et que les harmonieuses sinuosités arpentant nos rivages, louvoient tout en douceur, berçant le regard d’un côté à l’autre du wagon.
Bleu MOB, colportant les couleurs du Léman sur les verts pâturages, ou contre les immaculées falaises des montagnes enneigées.
Oui. Bleu le MOB…

René Vuichoud ne pouvait plus bouger sa jambe. Ça faisait des mois qu’il pataugeait dans un cloaque sans fonds, recevant à longueur de journées les glaires argileuses du tunnel de Jor sur les épaules. Enterré vivant. Tous finissaient par prendre le tain grisâtre de cette pierre infiltrée partout et rendant la vie misérable. Le moindre interstice se voyait écroulé de poussières, la nourriture en était corrompue, on avalait de l’argile, on avait un goût d’argile partout, on sentait le cadavre à plein nez. On avait beau en sortir le soir, tenter de se laver au torrent lors de la bonne saison, on se retrouvait toujours avec du grain dans la poche, des grumeaux en mâchoires. En fin de journée, entouré de forêts aux ombres mauves et austères, une personne douée de bon sens et se baladant là par hasard, aurait tôt fait de fuir, en voyant surgir ces morts vivants, titubant hors du rocher. Ernest avait beau soutenir son ami, le gel lui avait bel et bien mangé la cheville, mais il ne pouvait se permettre d’arrêter la besogne. Sa fille tuberculeuse coûtait cher en soins, puis il y avait la femme qui en attendait un deuxième, pas solide du tout, depuis qu’elle avait eu la fièvre puerpérale avec la chétive en question. Ernest Raguillard tentait d’accomplir le travail pour deux, de porter les outils de René, d’abattre son côté de plan, mais rien y faisait, et son pied devenait noir, des pestilences en cloquaient la surface, plus aucun doute n’était permis; la malédiction s’abattait une fois de plus sur la famille, la gangrène le rongeait. Qui donc s’occuperait des rejetons s’il devait arrêter le travail ! Mon Dieu ! C’était pas même pensable ! Son frère Robert ? Il siphonnait à longueur de journée et convulsait sous des attaques d’épilepsie. Avec sa face simiesque, il effrayait les enfants, puis il était juste bon à livrer les journaux au village de Chernex, et encore, en se trompant d’adresse !

Ernest entendait geindre René, avec le vacarme des outils fracassant la pierre, le gémissement des wagonnets, des tombereaux, le ahanement des hommes courbés sur les pics, les cris, les imprécations, les chutes de pierres, les yeux collants, ne pouvant plus s’ouvrir, déjà et toujours tous arborés de ténèbres à force de cécité quotidienne et d’aveuglement aux plus élémentaires règles de salubrité. Ces hommes ne supportaient plus le jour, il y avait quelque chose d’effrayant à les voir, avec leurs regards engloutis en fonds d’orbites, c’étaient des bannis solaires, ils appartenaient au monde obscure des malédictions, on savait qu’à force de côtoyer les enfers, ils finiraient tous par devenir damnés! Il y avait beaucoup d’étrangers, des repris de justice, d’anciens légionnaires et, le soir, vautrés dans leurs cabanons, ils se confondaient avec la forêt. Ça survivait avec les gnomes cette engeance, et moins on la voyait mieux se portait-on ! Ils mangeaient comme des bêtes et s’emplissaient déjà de terre, connaissaient l’existence des lombrics, des élémentaux, ils n’avaient plus rien d’humain à force de forer la face cachée des bons chrétiens, le revers du monde. Et c’était comme cela, le matin, déjà abattus et fatigués, on les voyait se rogner un jour de plus, par la bouchère de cette gorge cicatricielle, toute suintante de miasmes. Comment allait-il s’en sortir René ? Ernest, quant à lui, ne se sentait plus tout jeune non plus, il savait qu’il ne tiendrait pas longtemps à un tel rythme, entre la crypte des conscrits ! On pouvait bien étouffer sous l’échine de Jaman, qu’est-ce que c’était que cette petite galerie toute minuscule ! Ecraser sous la grande Pyramide de la Dent qui, elle, culminait près de l’azur; que représentaient ces fourmis ignorées du Seigneur, qui bénit ceux du dehors, qui oint de rosée les simples poussant sur les crêtes vertigineuses ! Enfouis aux fonds de ces abysses, qui se soucie des oubliés et de ces morts grouillants, incapables de remuer la plus petite brindille permettant de croire qu’au-dessous, des hommes trimaient pour le passage du rail ! Des taupes et des rongeurs, voilà ce qu’ils étaient, une réduction de boue, d’enfers proscrits et pire ; ces effacés du monde, n’avaient plus aucun droit, car devenus effrayants dans leurs caves, on les voulait en ces endroits les loger définitivement. Qui donc y penserait ? Bientôt de beaux wagons de bois franchiront ces limbes, avec des voyageurs endormis, ou lisant à leur aise en première classe… Dans la normalité la plus absolue, emportés chaudement sur le siège, le rideau de crinoline tiré de chaque côté, loin de la plaine et plus haut, ne traverser qu’un instant seulement, l’enfer enfin dégagé de scories. Au poste avant, le conducteur bien arrimé, avec ses deux lanternes jaunes, cisaillant la nuit, sans descendre de sa machine, et les caissons du chauffage exhalant la tiédeur de l’encaustique et la surchauffe des filaments. 

René sortit de sa nuit sur un brancard… Mais le soir était déjà tombé depuis longtemps et les bornes falaises, ensemble mêlaient leurs teintures. Son pied raidi par la pourriture s’était ouvert à vif. On savait tous ce que cela voulait dire… Amputation, invalidité, comment la famille survivrait-elle ? Il faudrait sortir l’une des gamines de l’école pour la renvoyer aux champs, ou se vendre à la tâche. De toutes façons elle se débrouillait déjà pas mal concernant les écritures.

Au cabanon, le soir, Ernest ne put même pas manger son briquet… Les lampes à pétrole suaient sur les fenêtres, une buée d’haleines confinées, cette odeur caractéristique de la précarité, de la peur du lendemain, des habits rongés par la sueur et les crasses morales. Il fallait aussi économiser le feu, les bûches de second ordre étaient rendues humides et ne prenaient pas, ainsi que les sommiers, transis de moiteurs, échangeaient leurs pandémies d’une couche à l’autre. Cependant, il fallait poursuivre, continuer, l’équipe de l’autre côté, où en était-elle ? On n’était pas encore prêt de se rejoindre, ça ferait encore mal, et il s’écoulerait encore pas mal de fossés entre les besogneux.
Ce soir là, on se parla peu, certains griffonnaient des traits maladroits sur une carte, pour la poste, pour ceux du dehors, pour ceux qui ciel ouvert, attendaient les écus de l’enfer. La mine s’incurvait, il fallait encore descendre, corriger la direction, car au-dessus, le terrain empli de sources menaçait de s’effondrer en partie, on étayerait, en perdant ainsi encore des semaines et des semaines, sur l’assaut de la roche. Bien dérisoires, ces hommes attaquant un Léviathan à la pioche ! Et de plus en plus noires ces ténèbres denses qui, à peine creusées, emplissent la moindre faille comme de l’eau ! Ces poumons, ces poumons attrapant le mal des mineurs, ces caverneux comblés par toutes la molasse s’engouffrant partout et finissant par former des esclaves de gypse !
Alors ce soir, dans les cabanons, après l’abattement ce fût l’effondrement total sur le moral des hommes. Le minerai l’emportait sur la chair, les rixes se déclenchaient de plus en plus fréquentes entre les apprentis et les ouvriers, puis entre ceux-ci et les contremaîtres. C’était partout des sales petites manigances, amoncelées en ce bas peuple à qui on avait depuis l’enfance appris à s’amuïr, enseigné la résignation. On était au bas de l’échelle, on avait pas droit à la parole, les chefs étaient intouchables et avaient droit de vie ou mort, sur cette plèbe finissant par se confondre à la fange qu’ils piétinaient.
Le lendemain matin, pour la première fois de la saison, une épaisse gelée recouvrait la terre. Le paysage se transformait en marbre déjà souillé par les poussières digestives du monstre attendant, la gueule insatiable, les premières fournées de chairs fraîches. La nuit s’était poussée jusqu’à l’intérieur, suintait, elle aussi, sur les paillasses, entrecoupée de gutturales quintes et fiévreuses moiteurs.
René avait perdu sa jambe, l’infection était remontée au-dessus du genou, il avait fallut ôter tout le membre.

Pendant ce temps, la tuberculose emportait l’aînée, et dans le bouge du Carroz, la saleté augmentait; les draps, enduits de suints grisâtres, attendaient l’eau des fontaines et la famine des lessiveuses. Non pas que la femme négligea la maison, mais comment aurait-elle pu tout concilier ? Le mari impotent, ne pouvait que de loin surveiller la dernière se cognant partout. L’épouse se louait comme bonne à tout faire, dans les nombreux Palaces de la région, afin de misérablement survivre, et parfois se prêtait aux jeux d’hommes susceptibles d’agrémenter la misère, d’une miette d’esclavage en plus…
On se momifiait, par concrétions calciques.
Les autres, tous les autres vaillants, se perdirent sur les champs de bataille; après les tunnels sans héroïsme, les tranchées sans gloire.

Faits curieux, on trouvait rarement une photo de femme dans la poche de ces travailleurs. L’amour n’était plus de ce monde, il avait été digéré par le ventre de la terre.
Bleu le MOB.
Qui rapportait l’azur du lac sur les vertes pentes du Haut-Pays.
Pensez-y en Jor.
Quand il tombe à ce moment là, une nuit soudaine et noire sur le panorama.

 Luciano Cavallini, membre de l’Association Vaudoise des Ecrivains,(AVE)
© Luciano Cavallini, octobre 2014, Terreurs et angoisses de Montreux. «Les tunneliers de Jo» – Tous droits de reproduction réservés.