Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 07/05/2018

Les escaliers de Jacob

Pour son 154ème conte, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini nous embarque dans un polar, dans la région de l’Avenue des Alpes et des fameux Escaliers de Jacob, avec une dramatique scène de drogue.

Les escaliers de Jacob

Fiction Noir Polar 

“Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre.” 

(Georges Orwell)

Escaliers de Jacob, un vent cru dégorgeait. Je me levais une fois de plus avec l’impression que des hussards avaient installé leurs camps dans ma bouche. Au pied du lit, une bouteille de piquette, le reste en gueule de bois.

Je regardais le sommier. Sommaire. La poupée était partie, mais elle avait largué son sous-tif, ses culottes au travers du lit, une lavette sur le radiateur et une serviette gisant au sol, dans la salle de bain.
Boutique la Chatte. On remuait les étals, des bouquins puis, à l’arrière, des garnitures bien plus recherchées que ce qui composait ma piaule. On avait dû déchirer la tapisserie pour ensuite la recoller par morceaux. Une peinture jaunâtre s’étiolait sur les boiseries. Puis il y avait cette fenêtre tombant sur les marches acérées de Jacob.

Poupée s’était barrée depuis l’aurore; enfin, je savais que ça finirait ainsi. Avec son faciès de madone en plâtre. Fin, délicat, il n’y avait rien à dire de ce côté-là. Une jolie fiole de vinaigre passée ensuite au vitriol. Des dents régulières souriant sur des gencives lisses, un sentier de galets blancs.

La cafetière expresso éjaculait son noir. Pas question d’utiliser des cartouches, cette manière de cloner les arabicas, très peu pour moi. Tu pouvais aller chez n’importe qui, tu te retrouvais toujours avec le même rince-doigts en bouche. Ça bavait bien un peu sur le côté et brunissait le vitrocéram mais, au bout du compte, t’avais machiné ton grain frais comme tu voulais, ça te tassait les moindres emmerdes et la mouture aussi bien qu’au bistrot du coin.

Dans l’évier survivaient encore les assiettes de la veille tandis que l’air sombre, usé plusieurs fois sur le boyau des escaliers, t’accolait les épaules de sa crudité malsaine. On était pourtant bien obligé de laisser les carreaux entrouverts, histoire d’y voir un peu plus clair sous la poire électrique du plafonnier. L’appartement n’était guère spacieux, rien moins qu’un fond de poche. Pour y rentrer, on avait déjà l’impression de passer par la boîte aux lettres. Tout y était étroit et malingre. On devenait chétif au bout de deux jours, alors on s’imagine bien que crécher avec une poupée, ça virait à  impossible, car il y en avait toujours un des deux qui collait contre les parois!

J’essayais la douche avant d’aller chercher de quoi subventionner le petit-déjeuner. Ça vibrait dans les tuyaux, une espèce d’urocalc se foutait un peu partout entre les chiottes et la baignoire sabot. On aurait pu presque confondre les deux et prendre un bain de pieds où il ne fallait pas. C’était l’ambiance cool que l’on voyait désormais partout à Montreux, qui suintait de toutes parts, envahissant les moindre fentes ou lézardes des bicoques. Un univers de tags, piercings, d’obésités gonflantes régnant sous le Marché Couvert et le Jardin Anglais. Des baraquements de forains, des cantines à saucisses, des barbecues.
Les fins de semaines festives poussaient jusqu’aux bières et rosés, parfois même la vodka-coca en cas de trips en gangs. C’était chouette à tous points de vue, la ville régressait en se gorgeant jusqu’à plus soif d’une grosse kermesse perdurant bien six longs mois à partir du retour niaiseux de “Beau-Soleil”.

 

Dès le vendredi soir, le monde du travail – voire sa haïssable tyrannie constituée d’aveugles collaborateurs ou d’invisibles actionnaires qui, eux-mêmes, s’oubliaient avec le ventre, la bouffe et le cul – toute cette faune donc se retrouvait livrée en pâture entre les griffes du consumérisme.
Ils étaient attablés hagards tels des langues de loups se coupant sur une lame enduite de miel et qui, attisés par l’odeur de leur propre sang, continuaient de le lécher avec avidité jusqu’à épuisement total du stock.

Le matin, on se levait donc avec une vie enfin branchée! On allait pouvoir se distraire, avec le temps qui nous était imparti, dicté par les conditions sociales ou biologiques. Personne n’imaginait son futur cadavre étendu dans un cercueil, en train de cramer, ou encore devenir cette espèce de boue informe, gorgée d’humidité et de lombrics grouillant au fond d’une ténébreuse pestilence. On ne pensait jamais à sa propre finitude, à ces foules entières bramant sous une météo clémente, qui ne mettraient pas tant d’années à se dissoudre dans l’indifférence totale ou, pire encore, en dépendance avec le pot d’aisance vissé sous l’arrière train.
Dernier wagon, signal de queue.

 

Vivons sans penser à demain, détruisons jusqu’à plus faim ni soif les bonnes lichettes de radicaux libres! Mais Dieu qu’il est laid d’assister aux flétrissures de toutes ces peaux rougeaudes, bouffies, avinées et malodorantes, exposées en plein cagnard sur les terrasses!

Sous les néons du négoce, on pouvait s’arracher en actions des tranches de bacon, du soluble, du pain blanc sous cellophane et de la confiture quasi gratos. En cas d’ennui soudain, on fixait les aller-retours de cette poubelle transparente que les cantonniers tentaient vainement d’assainir le mieux possible; l’ascenseur menant sur la Grand-Rue et contigu au “1820”.

Je savais donc de quoi bricoler; avec mon sac à demi plein de victuaillesvite résorbées, on aurait une assiette pour midi, du vite fait qu’au pire des cas on pourrait emporter sur les quais, si jamais l’envie nous venait de se rôtir les tatoos aux premiers rais de soleil. Vers le bord du lac, entre les rochers et le macadam, on trouve toujours un coin sympa qui ne change jamais, où au moins on nous foutrait la paix.

C’est en arrivant dans l’appart que je vis soudainement Poupée allongée sur la couche, la tête en arrière et les yeux révulsés. Son front devait avoir heurté le rebord des palettes en bois servant de châlit. Disons de marchepied. C’était le moyen facile d’éviter moisissures et champignons sous le matelas; en plus ça ne se sniffe même pas, contrairement à d’autres poudres d’ange dérivées des mycéliums. Y paraît que c’est le nom qu’on donne à ces machins. Le seul que j’avais testé étant le pied du diable, je ne connais ni la valeur ni les effets des autres stupéfiants. En fait de pied, je l’avais bien pris, mais avec la nette impression d’avoir rencontré le bouc en personne au bout du couloir. En légions, devrais-je dire.

Ma poupée était bien crevée. On aurait dit du mauvais skaï rongé d’humidité. Pas beau à voir. Je sais pas où elle avait trouvé sa daube. Moi-même j’avais déjà arrêté cette merde depuis des mois.

On a bien cherché à me faire porter le chapeau, mais je vous jure que ce n’est pas mézigue qui lui ai enfilé l’aiguille dans les veines, ni refilé la dose. La nuit, j’avais recréé les feux night-club des chiottes de Montreux gare. Tu croupis carrément dans la vie en bleu, c’est la raison pour laquelle je ne sais toujours pas comment elle a pu viser l’endroit où se percer.

C’est depuis que la ville avait changé que c’était arrivé. Depuis le gribouillis architectural, les cubes informes et autres chancres disséminés partout. La laideur devenait l’unique composante minant le moral; posturale, comportementale, environnementale. Le sexe ne suffisait plus, on suivait le grand axe jusqu’au cerveau pour se le bousiller différemment. On en était plus aux premiers hippies arrivant au Festival de Jazz avec leurs sacs à dos, qui dormaient dans le Jardin Anglais après avoir naïvement gratté leurs guitares. Ni des punks, ni de toute cette jungle de cloportes qui ont quand même foutu toute une jeunesse en l’air. On reconnaît de suite, bien des années après, un crâne cramé à l’acide et au rock, pas besoin d’un micro-onde ou d’un cellulaire près des oreilles, ça se bousille tout seul la tronche, comme si tu campais sous les radars de Genève-Cointrin.

Non. On en est à l’instant pile où l’on doit prendre la grave décision de débrancher le malade. Cette incurie est incurable. Le corps pète par tous les bouts; mauvaises bouffes, mauvaises impressions, mauvaise hygiène de vie. Les galeries d’art flanchent les unes après les autres, remplacées par des kebabs, des thaïlandais, ou ces expositions alternatives à performances simiesques, chlinguant la bière, la sueur et la pisse, style Lausanne-Flon aux heures de pointe.

En gros, la culture est crevée, étouffée sous les détritus de la grande bouffe et du divertissement facile à l’emporter. La foule s’avachit sous le glucose et les graisses saturées, la bidoche, l’alcool et les manèges.

 

Le souk envahit la ville, le langage, “la novlangue” gutturale des beuglements prend la place d’une civilisation stylisée.
Le cerveau reptilien s’érige, gris d’ivresses et de vautrées orgasmiques.
La poupée rendit l’âme sous les fards bleutés des gyrophares. Dans la chambre, c’est juste le corps qui était mort.

Une grande foire s’annonce pour la période estivale.

Les anciennes colonies anglaises, l’Empire Autriche-Hongrie et les Russes blancs sont définitivement vaincus par les invasions barbares.

Pourrie de l’intérieur, Rome s’est affalée sur elle-même, tout comme les coups répétés, assénés sur l’Europe, feront céder une terre gangrénée.

Je crèche seul contre cette brèche ouverte donnant sur les Escaliers de Jacob, lugubre sous la pluie, glaciale sous les tourments de l’hiver.

Cer depuis que Montreux s’est amputée de son patrimoine culturel et que l’on ne cesse de rater les marches des escaliers de Jacob.

Surtout à la descente menant au “1820”… Paradise perdu.

 

© Luciano Cavallini, membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & Mymontreux.ch, “Contes fantasmagoriques de Montreux”, “Les escaliers de Jacob”, avril 2018– Tous droits de reproduction réservés.