Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 09/10/2017

Le bon docteur Monod

 

Voici le 130ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Ses souvenirs aujourd’hui évoquent le docteur Monod, qui était bien connu à Montreux.

 

Le bon docteur Monod

Genre : Récit d’enfance

À ma grand-mère Nelly Burdet

Elle s’apprêtait de son petit chapeau à treillis, de ses souliers verts olive qui claqueraient sur les marches d’escaliers, puis de son sourire maculé de rouge à lèvres et poudrée parfois maladroitement, elle décrocherait de la patère sa veste tricotée main. Il faudrait s’assurer que tous les robinets soient bien fermés, surtout celui du gaz, puis que la porte ne demeure pas verrouillée sans son deuxième tour de pêne armé dans la gâche.

Pendant un instant je sentirais l’odeur de sa pommade et le parfum de violette qu’elle vaporisait sur sa chasuble.

On partait à Montreux avec le vieux train haut d’impériale, bancs en bois, boulons Eiffel rivetés à chauds cadrant les glaces et les cocardes CFF toutes plus rutilantes les unes que les autres.

Juste avant cela, un direct à tintamarre passerait à tout allure après que le képi du chef de gare Champion se soit arqué avec le corps entier sur les manches de sémaphore, situés dans un cabanon vitré de tous côtés et placé à l’extrême bout du quai numéro deux, direction Burier.

La salle d’attente de la gare de Clarens nous accueillait, avec son plancher noirci, son odeur âcre de faïence, son hygiaphone de cuivre et le chauffage au coke lancé à plein régime.

Le direct passa donc en un éclair comme il avait été prévu, vociférant de sa crocodile puissante aux avant-postes et le paysage gondolant sous la réflexion des fenêtres fuyant à vive allure.

On ne ferait qu’une seule station; Clarens-Montreux, mais avec grand-mère cela devenait toute une entreprise jusqu’à l’instant où, gantée, elle se décidait enfin à quitter la maison.

C’est qu’il avait été décidé qu’on irait voir un grand personnage pour mes besoins devenus urgents: le bon docteur Monod.

Il fallait avoir bonne façon.

Lorsque je me retourne, je revois la grande marquise de verre de l’avenue du Casino, avec la pluie mouillant le ciel au travers. Cette pluie huileuse de Montreux cirant le mobilier urbain, le rendant tout luminescent, donnant aux tourelles à pignons une mine de Pierrot lunaire. Puis la coupole menant chez le coiffeur Varonier, centrée en plein milieu du chapeau de grand-mère, cette parfaite découpe du ciel tendue mystérieusement sur la ronde de l’escalier en colimaçon.

Il fallait se dépêcher, vite dire bonjour au photographe Jean Waldis, reprendre rendez-vous chez Kennel, le dentiste un peu brusque mais efficace de l’avenue des Alpes, puis acheter de quoi manger pour midi à l’échoppe du traiteur Bauer. C’était un peu dispendieux mais parfois on n’avait pas le choix.

Le bon docteur Monod se trouvait dans une superbe bâtisse issue du plus pur Art-Nouveau, dont on rappelle que la protubérance des courbes en donnait tout le sens. Il y avait cet ascenseur noirâtre et vitré, une espèce de cage flottante entre les étages, lustrée par le réglisse de câbles épais et luisants s’entrecroisant à vue avec le contrepoids frôlant le visage au passage de la cabine. À peine y posait-on le pas qu’on sentait le décrochement de cet habitacle s’affaler légèrement sous le pied. Puis le bois craquait et l’on observait avec émerveillement défiler la suite des paliers, on pouvait contempler chaque seuil s’annonçant les uns après les autres, le déclic du suivant, voir d’en haut tout brièvement les longs couloirs s’engouffrer vers le bas.

Le bon docteur Monod, c’était l’odeur de ce linoléum bleuté, maculé par ce qui ressemblait à de fins mouchets blanchâtres. Puis la porte au vernis fraîchement posé, la salle d’attente, les livres fatigués et le cheval à bascule dont jamais les galops s’emportèrent ailleurs que sagement déposés dans une pièce close et surchauffée.

Je me rappelle des hauts plafonds, des ajourés, de cette lueur toute particulière, laiteuse, saupoudrant l’espace et les angles.

Puis la porte s’ouvrait.

Le bon docteur Monod, protubérant personnage à tête massive, dont le souffle épais semblait ne jamais pouvoir se dissoudre, venait de réaliser une entrée fracassante. Il avait cette fin de laurier blanc autour du crâne, cette blouse immense à courtes manches, puis ces espèces de grosses seringues de verre posées sur un plateau d’argent fleurant l’éther à plein nez. On le voyait pratiquer avec justesse, parfois non sans brusquerie, mais cela ne durait jamais longtemps. Son visage se découpait sur la parfaite loupe d’un oeil de boeuf disposée à l’arrière de son bureau. Le ciel y pénétrait forci, l’azur semblait ne plus provenir du même paysage, mais de profondeurs denses, observées depuis un hublot de bathyscaphe.

Je voyais un liquide transparent et froid épaissir le piston de sa volumineuse seringue. Puis cette sucée glaciale du coton sur le bras et ce geste de vétérinaire perçant le cuir des bêtes. Il faisait toujours mal, d’un coup sec, mais après il s’asseyait un moment sur le lit d’auscultation en reprenant son souffle et causait, la tête inclinée, regard exsangue, tandis qu’un pansement bien collant bouchait le reflux d’un rubis écarlate sur la peau.

Il parlait d’anémie ferriprive, de sirop Sanasol, de foie de veau, de séjours prolongés en altitude vers ces stupides homes, chalets grouillants d’enfants criards, crachant leur dentifrice dans les longs lavoirs d’aluminium. Parce que ça ferait du bien et reposerait tout le monde. J’avais trop souffert de coqueluche, mais combien souffrirais-je plus encore d’être arraché de grand-mère!

Séparation irrémédiable des dentelles de l’aïeule, de sa pommade Voro, luisant sur ses joues et l’abondance du nez, car elle n’avait jamais su l’étaler correctement; ça créait des oasis blanchâtres qui devenaient comme du beurre fondu sur des bajoues de hamster.

Pour être sûr de ce qu’il avançait, le bon docteur Monod me poussait dans une pièce toute noire où se trouvait une énorme machine ressemblant à une bascule prête à engloutir l’espace. On devait monter dessus à l’aide d’un escabeau puis offrir sa poitrine à la morsure de l’acier froid, ne plus bouger, retenir sa respiration et attendre qu’une espèce de déclic suivit d’une plainte rauque nous rendissent la liberté.

Je n’ai jamais vu scintiller ces jolies petites lucioles qu’on me promettrait d’observer, une fois figé dans les ténèbres.

Les noms de Cergnat, Leysin, Corbeyrier, le Sépey, Montana-sur-Sierre revenaient régulièrement entre les lèvres, celles plus timides et contenues de grand-mère me regardant alors avec une sourde angoisse et celle du docteur soufflant les mots comme au travers d’un hélicon.

Ce serait des mois entiers à fixer la vue derrière des carreaux chassieux, badigeonnés de moucherons, en espérant y voir une silhouette libératrice venir m’arracher de ces infernaux endroits. Je revois ces chalets lugubres qui puaient l’huile de lin devenue rance l’été ou, l’hiver, le mazout dégorgeant des poêles cloquant les pommes de terre au four ou saturant le bain hebdomadaire de miasmes plus harcelants encore.

Des mois entiers à sentir la crasse des dortoirs démanger les jambes, la vessie chargée prête à éclater la nuit lorsqu’il fallait tenter de se faufiler sur le difficile chemin des lattes gémissant entre des ombres ayant modifié toutes les dispositions des pièces. On y arrivait rarement sans y ressentir un léger filet tiède se rompant entre les cuisses. On devrait ensuite dormir avec cette froidure-là, ce mouillon glacial contre la peau et le bruit de tous ces gamins crissant des dents ou cauchemardant tout haut.

C’était pourtant là que cette engeance était la moins hostile car, de jour, ça n’arrêtait pas d’avoir des jeux crouilles allant de l’arrachage de cheveux de la plus timide des filles, à la décapitation pure et simple de sa poupée préférée.

Des mois aussi avec des nausées déballées en morceaux sur l’édredon, des petits salopards d’Edgard ou Bruno séquestrant  les peluches, l’odeur fade des cuvettes de water croupissant de vieux bouillons pissés la veille.

Alors le bon docteur Monod se redressait comme un plantureux commissaire priseur vêtu de blanc, laissant sur le bureau lourdement choir son marteau à réflexes.

Il expliquait calmement au poitrinaire, dont le coeur bouchait déjà la trachée, qu’il faudrait agir selon ses recommandations pour la santé. C’était donc bien de cela qu’il s’agissait. Du fer. Il en fallait pour survivre dans cette vie, oui, il fallait être de fer, fier de fer, du fer pour faire.

Anémie, ce mot pour moi redoutable et chagrin, dont l’étymologie ne voulait rien dire d’autre que: “sans sang”.

Sans sang, sans moelle, sans matrice hématopoïétique, sans elle, sans rien.

Il se redressait comme un éléphant l’eût fait sur ses deux pattes arrière, afin d’attraper la boîte de fer juchée au sommet d’une armoire métallique, en laquelle s’entassait des myriades de Sugus. Mais il ne fallait pas prendre uniquement les rouges, ceux à la framboise. Aussi le Bon docteur Monod attrapait-il d’une pince prévue à cet effet, les rouges, les bleus, les verts, les jaunes en égales quantités. Les fameux rouges à la framboise sont ceux que je gardais en dernier et longuement en bouche jusqu’à obtenir un précieux sirop, produit le temps de sortir sur le palier du docteur Monod et de sa douce épouse prodiguant un câlin de dernière instance, puis jusqu’à la pharmacie Duvoisin où j’avalais le tout, les yeux béats d’extase.

Alors, sous la grande marquise de verre, je sentais claquer les souliers verts olive de grand-mère, encore, et la pluie cajoler et larmoyer plus dense contre leurs rebords. Douce pluie de Montreux sur les maisons rococo aux toits luisants, des coupoles mélancoliques adoucissant le teint de la cage d’escalier du coiffeur Varonier.

Le bon docteur Monod rinçait tout cela d’un coton imbibé d’éther. Il fallait que je comprenne que c’était pour mon bien, comme ce que fomentent les adultes, c’est toujours pour notre bien, ils savent mieux que quiconque, mieux que nous, comment on bride, harnache et attrape les petits coeurs qui font confiance, jusqu’au jour où l’on est irréversiblement trahi par eux lorsqu’ils nous annoncent que le Père Noël n’existe pas.

C’est là qu’on sait qu’il n’y aura plus jamais de grands gentils et qu’entre leurs jambes noirâtres, maculées de pantalons sévères, il faudrait désormais tout le reste de sa vie passer son temps à circuler sans se faire écraser. Même sous la grande DS Citroën noire du bon docteur Monod, que l’on voyait croiser sortant de la pouponnière, rue Eugène Rambert, vrombissant feutrée du haut de sa prestance hydraulique.

Depuis ce jour au Sugus et la trahison mièvre d’une seule phrase assassine: “ce sera pour ton bien”, le monde de l’enfance comme une vieille baudruche s’est fripé d’un seul coup sur lui-même, telle une plèvre compressant la vie à tout jamais.

Je revois l’ascenseur s’enfonçant dans la cage, le contrepoids griffer le regard, la main de grand-mère tremblant dans la mienne, car sur la descente, j’avais commencé de la perdre pour toujours.

 

© Luciano Cavallini, Membre de l’association vaudoise des écrivains ( AVE ) & MyMontreux.ch, “Le bon docteur Monod”, octobre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.