Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 15/01/2018

L’amante secrète de Charles Dickens

Voici le 140ème conte fantasmagorique de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini.

Plongez-vous dans l’atmosphère victorienne de l’Hôtel Victoria à Glion…

 

L’amante secrète de Charles Dickens

Genre: fiction historique – tiré de faits réels – Période victorienne.

Ellen regardait longuement par la fenêtre de l’Hôtel Victoria. Le jour luisait sur ses joues. Il ne faisait pas froid, juste à peine ensoleillé pour les gens dits normaux, ceux envers qui le soleil demeurait un atout principal du bien-être existentiel. Il avait beaucoup plu la veille et la nature sentait encore bon le petrichor.

Charles se tenait à l’arrière, à l’ombre des poutres entretenant une atmosphère poussiéreuse. Il avait fallu s’échapper, quitter Londres à la hâte, presque se cacher, car la liaison ne manquait pas de créer certaines lésions dans la haute société victorienne; Ellen n’avait eu que dix-huit ans au début des flammes et Charles, homme mûr et particulièrement affadi par l’anesthésie familiale, n’en avait alors que quarante-sept au moment des feux.

Nelly Ternan, de son vrai nom Ellen Ternan, ne jouait plus de sa grande réputation d’actrice; elle ne jouait pour ainsi dire même plus du tout. Rien ne remplaçait la haute stature de Charles et de son lierre robuste lui mangeant le faciès. C’était une autre vie qui s’offrait désormais à elle, truffée de tournées en des stations fastueuses comme Bath, des rencontres huppées dans les milieux de l’intelligentsia britannique en lesquelles elle vaquait aussi à l’aise qu’anguille en ruisselle. Peut-être que l’on pourrait bientôt y rencontrer Sa Majesté la reine Victoria car elle avait été à juste titre fort impressionnée par les descriptions terribles de Charles narrant la misère des bas fonds londoniens. On y remédiait déjàen construisant des maisons sur plusieurs étages, afin de pouvoir y loger décemment un maximum de ces miséreux.

Selon la rumeur, Oliver Twist devenait même le livre de chevet préféré de l’auguste monarque.

Ellen demeurait noyée dans l’ombre, aussi est-ce à Montreux, au coeur des actions de Lord Byron et Jean-Jacques Rousseau qu’elle pouvait enfin se révéler en pleine lumière et ne plus seulement craindre l’obscurité des nuitées flétrissant jeunesse et teint du visage.

Devant ce cadre majestueux, l’onde lémanique jouait de ses tissus, voguant de navette en navette sur l’échine des vagues. Charles pouvait admirer Ellen. Il venait d’achever les « Contes de Noël » à Lausanne, plus rien désormais ne le clouait auprès d’un quelconque ouvrage.

 

Ellen régnait dans les aubes, on voyait son long cou, ses joues parfois carmines en pleine inflorescence, émerger au centre de ce vide béant ondulant entre l’émeraude du vignoble jusqu’aux berges de Territet.

Le grand salon de la salle à manger contrastait curieusement avec les poutres sinistres des mansardes. Charles n’avait jamais aimé cette ambiance chalet rustique, devoir y dormir l’horripilait plus encore. Vivre ainsi cloisonné entre le bois sombre et les géraniums, les petits carrés de nappes rouge et blanc et toutes les fanfreluches campagnardes s’y rapportant, le plongeait dans la plus grande des neurasthénies. Le soleil même semblait darder sur un paysage soigneusement encaustiqué la veille: ce propret gentil-joli épandu partout devenait quelque peu émollient pour le tempérament.

Rien ne valait donc cette Riviera que tant de Britanniques ne cessaient de priser, surtout depuis la venue de la Reine Victoria la contemplant longuement face à l’arbre de Peilz.

Ce matin, dans le salon, une nouvelle et vaste liberté accueillit nos amants. Il n’y avait personne à table, Charles pouvait à loisir admirer son amoureuse. Elle trônait, élégante comme un cygne de mousse sur les napperons immaculés. Elle n’avait jamais été aussi belle que ce matin-là, sous la clarté du monde. Ellen ne savait provoquer que des joies extrêmes ou les peines les plus ardues. Dès qu’on l’apercevait, on ressentait des ailes bruisser dans le ventre, ou des tisons ardents perforer les entrailles.

Il serait à jamais impossible de la désirer entièrement, cela était certain, elle devrait toujours vivre escamotée pour raisons familiales et d’autres principes puritains engendrés par la haute société londonienne. Les drapés saupoudraient leur amour; si ce n’était ceux du grand monde, ceux de vagues escapades effectuées à la dérobée.

Difficile d’aimer de manière exposée et totalement nue cet éclair de vif argent, ondoyant entre les cristaux d’une cascade arborant ses propres grâces.

Il était écrivain et voyait tout, appréhendait tout; même de loin il pouvait ressentir le frisson de l’air dès que la peau de l’aimée le frôlait d’un geste anodin. Les mouvements prenaient de l’odeur, la clarté d’un poignet voletant d’un objet à l’autre ou tout simplement cassé à angle droit pour soutenir le port de tête, pouvait devenir aigre, acide ou aigre-doux, sentir le vinaigre fort en émergeant d’une manche trop généreuse ou encore, parfois, fleurer la subtile fragrance d’un vanille Bourbon. C’était ainsi toute une performance de sens que l’on savait exister réellement depuis la découverte de la synesthésie.

Cet air changeait de structure autour d’une dentelle, d’un décolleté, tantôt fluide, tantôt bien plus dense. Il ne circulait plus de la même manière proche de sa taille, goutant la silhouette, la rendant suave et fine avec la complicité de la clarté du jour.

On ne voyait plus la splendeur d’Ellen, on la goutait. En tout et partout elle voguait à fleur de lèvres, emplissait le souffle, le tapissant d’un névé subtil capable de pénétrer au plus profond des alvéoles, d’en emplir le coeur, d’en irradier l’âme. Il suffisait d’y penser pour qu’entre espace et temps, la naïade remontât à reculons et s’y fisse apparaître entre les maillages de rétro-olfaction.

Charles admirait Ellen, mais il n’arrivait jamais à l’appréhender entièrement telle qu’il l’eût voulu; il manquait toujours une bribe, parfois un morceau entier permettant de magnifier complétement ses personnages féminins qu’il modelait selon besoin en empruntant à chaque fois les attraits de l’aimée.

Le Tout-Puissant uniquement devait connaître et posséder l’entière palette et celui qui admire. Ses créatures ne pourraient jamais qu’en reconstituer les miettes disparates; seul le temple de Salomon demeurait parfait, aussi les synagogues possédaient-elles depuis lors, en quelque endroit que ce fût de leur architecture, une anomalie constituée à dessein. Cet académisme s’était perpétué sans discontinuer au fil des siècles et ce, depuis l’architecte original Hiram de Tyr.

 

– Comme il serait bon, Charles, que nous demeurions toujours ici, près des sommets et de cette vue idylliqu

– Tu t’y ennuierais, tu as vingt-quatre ans et moi cinquante quatre. Nous avons besoin de Londres, toi et moi. Toi pour le théâtre, moi pour mes livres.

– Ta famille s’y trouve aussi, Charles, ce n’est pas anodin non plus.

– Je viendrai te voir tous les dimanches, parfois les samedis, parfois encore depuis les vendredis après-midi!

– Oui je sais…

– Ce n’est pas si long et pas si terrible que ça!

– Oh non, bien sûr.

– Puis ton théâtre Ellen…

– Mon théâtre? Mon théâtre est lettre morte. Je ne tiens plus à monter sur les planches autant que ça et tu sais très bien que je ne suis pas aussi bonne actrice que tu veux bien le prétendre.

– Mais…

– Mais quoi Charles? Sois réaliste! C’est toi qui es au-devant de la scène avec tes lectures, tout le monde t’applaudit, tout le monde t’admire! Que vais-je aller me jeter en parent pauvre dans l’arène… Non Charles! Ne dis rien. Tu sais très bien que j’ai raison. Tu es le grand Charles Dickens et les gens viennent uniquement pour te voir et rien d’autre ne les intéresse en dehors de cela. Ose dire le contraire

– Comment peux-tu parler ainsi à vingt quatre ans, Ellen. Être si raisonnable, résolue, presque soumise?

– Soumise, moi? Soumise à quoi? On s’est rencontrés j’avais à peine dix-huit ans. J’étais fascinée par ta brillance, ton éloquence. Je n’ai de loin pas réfléchi autrement à ce moment-là, tu penses bien! Imaginer donc cela bonnes gens; comment donc? Vous l’ignoriez? Le grand Charles Dickens en personne s’intéresse à moi…

Je ne regrette rien. Je n’ai rien regretté jusque-là, mais maintenant…

– Mais maintenant quoi?

– Charles, écoute-moi bien pour une fois et calme-toi. Maintenant c’est différent, c’est ça que je veux dire. Je le vois grâce à ce voyage à Montreux qui est le contraire de notre vie en Angleterre. Ici, point de tenture aux carreaux. Point d’huis condamnant les fenêtres ni épaisses capotes sur les fiacres. Point de chuchotis, d’escapades dans un coin perdu, de temps à voler pour s’entrevoir. Rien de tout cela. Je veux pouvoir vivre, Charles, m’ébattre autrement que comme une chauve-souris dans sa grotte!

– Mais… Mais toi et moi, on appartient au monde de la nuit. Celui de l’invisible.

– Et des chimères! Charles, je veux aussi pouvoir respirer au milieu d’un champs maculé de fleurs, en plein zénith, sans avoir à me cacher tout le temps, est-ce que tu veux bien comprendre cela une fois pour toutes?

– J’ai si peur de te perdre, Ellen. Si tu savais…

– Tu as tellement à écrire et si peu de temps! J’ai tant de vie à vivre et si peu à créer.

– Tu te prives toi-même de cette manne en t’emplissant de viles idées. Ce n’est pas parce que l’on émerge d’une condition sociale moyenne, que l’on n’est pas en droit de s’élever. Ce n’est pas une question de noblesse ou de richesse, Ellen, mais de volonté à se cultiver et de curiosité à fouiller. Alors soit, reste dans la vase, demeure engluée dans tes habitudes, ta foutue loyauté parentale, ces ordonnances fourbes et tyranniques! Tu te conditionnes à abandonner en te rabaissant sans cesse, cela te donne l’excuse de lâcher les brides et tu voudrais à ta place me voir tenir le fouet qui flagelle?

– Donnerais-tu par hasard dans le Divin marquis? Enfin, Monsieur le Juge, avez-vous donc fini de rendre votre verdict? Est-il sans appel? Oui, c’est vrai! Rien ne me brûlait plus à part être avec toi, Charles, depuis ces derniers mois. Oh, c’est pas faux tu sais, je peux bien me passer de mon art, tant pis, mais toi, tu n’arrives à dédaigner l’écriture plus d’une seconde. Il faut l’admettre, vois donc la réalité en face, je t’en conjure, et agis en conséquence. Oui, je dois bien l’avouer, rien ne me brûle plus, le voilà le mal, ne plus ressentir ni rien éprouver… du tout… comme… Comme si j’avais consumé toute mon existence en une seule fois dans un immense sinistre. Non, rien mon cher. Cendres froides.

– Et moi? Si tu savais seulement comme tu me tisonnes Ellen! Tu m’embraseras toujours cher amour! Je t’aime à vie, je ne veux pas te perdre.

– Qui te dit cela? Ce sera différent, voilà tout.

– Quoi tout? Qu’est-ce que ce tout si différent, face à tellement de rien!

– Rien moins que nous Charles et ton oeuvre, bien plus que nous, bien plus que toi-même, puisque c’est elle qui te possède! C’est une voie de non retour, verticale et non pas horizontale. Si tu te retournes ou recules, tu chutes en nous emportant tout deux.

– Tu es mon oeuvre Ellen! Tout y est revêtu de toi, drapé de tes atours.

– Charles. Ce n’est qu’idolâtrie, imagerie mensongère et charmeuse. Ce n’est pas moi. Pas dans la vie de chair ni dans mes envies charnelles. Nous sommes différents et plus sur le même degré d’existence, de conscience, nous n’abordons pas du tout la même philosophie de vie.

– Et tu attends d’être en Suisse pour m’entretenir d’une telle philosophie?

– j’ai attendu d’y être surtout avec toi, seule, pour la première et certainement la dernière fois. Vois ce que j’y découvre et quelle lucidité m’y fait recouvrer la vue! Faut-il être libre dans la peine ou attaché aux sentiments?

– Cendres froides Charles, suis-je devenue, et peut-être enfin délestée.

Cendres froides…

Charles Dickens perçut distraitement le soleil en train de s’engloutir derrière les stèles du Grammont, comme cela est le cas lors des froidures de janvier.

Ellen Ternan devint plus belle encore, irrésistible de grâce et finesse.

Les rais de clarté embrumés entouraient sa silhouette d’une frisure fine et délicate.

Sur une étagère, quelque inflorescence xantophylle nimbait le bois d’une subtile auréole.

Sous la dictée de sa Muse, Charles Dickens continua d’écrire l’oeuvre d’une vie, face au futur bourgeon du Renouveau dormant encore sous la cendre.

Froide.

© Luciano Cavallini & MyMontreux.ch, « Contes fantasmagoriques de Montreux » 

« L’amante secrète de Charles Dickens », 5 janvier 2018 – Tous droits de reproduction réservés.