Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 22/10/2018

La vieille Enfiane et la colline de Palikare

Voici le 178ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Vers le Château des Crêtes…

La vieille Enfiane et la colline de Palikare

Nouvelle – Enfance – Fiction.

«…Puis cachée dans la verdure s’élevait une maison luxueuse ou une élégante maisonnette enguirlandée de plantes grimpantes; presque toutes (… ) avaient à travers des massifs d’arbres ou d’arbustes des points de vue habilement ménagés sur le lac éblouissant et son cadre de sombres montagnes.»

(Hector Malot, «Sans Famille», extrait du final à Clarens, les Crêtes.)

 

Il y avait cette faucheuse qui ne cessait d’aiguiser son coutil sous la canicule. Ça produisait des éclairs vif argent chaque fois qu’elle remoulait le busc. La femme, enrobée de moire, avec son large chapeau de paille, besognait à journées entières, avec des mouvements machinaux s’enchaînant les uns derrière les autres.

On voyait la faux décrire des arcs de cercle, atteindre le paroxysme en grignant l’azur, puis redescendre pesamment contre le sol. L’herbe se couchait sous un bruissement plaintif, les gerbes accrochaient la lame avant de s’éparpiller fendues en bordure de labours.

Notre personnage paraissait sans visage, le large bord de son couvre-chef au galon ornementé d’un nœud proéminent sur le devant, ombrageait l’entier faciès cloîtré en retrait. On n’apercevait qu’un teint grisâtre, poudré par cette pénombre qui avait dû se mêler à la peau suée, couche après couch et ce depuis de longues années rivées aux labeurs.

Les bottes s’accumulaient, elles se tressaient rapidement en meules, tout le long du coteau ceinturé à sa base par le sentier des Borgognes. On voyait grandir ces espèces de silhouettes tronquées, crénelant l’horizon qui n’était dérangé que par les oiseaux chahutant à leurs faîtes, afin d’en marauder les brindilles de nidifications.

Avec Aline, nous n’aimions pas vaquer sous la grosse chaleur et l’on se demandait bien comment cette fermière pouvait, des heures durant, abattre autant de corvées sans être frappée d’apoplexie.

On sentait parvenir jusqu’à nous la fragrance des herbes, lorsque la sève des graminées jaillissant sous le coutil, s’évaporait de suite après s’être répandue sur la brûlure des pierres.

La tourelle du Château des Crêtes disparaissait, voilée d’escarbilles, nous ne trouvions plus la moindre humidité offrant une once de fraîcheur, l’ensemble du paysage s’effaçait sous la chaux caniculaire.

On entendait sourdre la rumeur du train, avec cette émanation âcre et persistante de fer meulé par les freins des omnibus.

Aline déambulait selon son habitude, à pas bien cadencés, en bras de chemise et jupette bleu marine. Le chalumeau estival pouvait bien s’enhardir et s’enflammer, rien ne pourrait jamais maculer le lait virginal, composant le teint de mon amie.

 

Nous allions rejoindre la femme, nous voulions savoir qui elle était et ce qu’elle laissait mijoter dans son chaudron. Grand-père nous avait plusieurs fois parlé d’une certaine Enfiane, vivant non loin du chemin de Madame de Warens, accrochée à l’extrême angle d’une fermette, dont elle n’occupait qu’une espèce d’appentis insalubre. Il paraîtrait qu’elle possédait l’art de cueillir les simples et de confectionner des potions magiques, permettant de demeurer longtemps jeune et perpétuellement allègre.

Elle n’avait pour toute compagne que sa monture, une vieille jument de trait nommée Palikare. On la voyait d’ailleurs arriver toute seule au pas, elle formait sur la colline, toujours vers les trois heures de l’après-midi et d’une parfaite découpe, un profil cagneux surmonté d’une protubérante bourriche, elle-même sanglée sur son échine grâce à de larges courroies de cuir usées jusqu’à la corde. De loin, l’animal paraissait noir ébène, mais de près, il ne présentait qu’une robe clairsemée et grisâtre

Nous avions décidé d’observer de plus près de quoi il en retournait, mais cette fois-ci en plein jour et sans nous encombrer de trottinettes. Aline semblait anxieuse, je voyais la jugulaire s’ébattre sous la soie du cou puis, en appréhendant sa main, je sentis le pouls tressauter, prêt à jaillir hors de la partie lisse du poignet déjà par trop friable.

– Ne t’en fais pas Aline. Elle ne doit pas être bien méchante cette paysanne.
– Il paraîtrait qu’à chaque fois qu’elle rencontre quelqu’un qui ne fuit pas juste à sa vue, elle chercherait à lui remettre des vieux oignons ratatinés. Quelle idée! Des oignons, on en trouve pourtant partout! C’est une marotte, «que» dit ma grand-mère. Elle dit aussi que comme elle doit être tout le temps toute seule et que personne ne vit avec elle, elle chercherait même à parler avec un âne.
Mais bon. C’est ce «qui semblerait qui se dit.»

– On verra bien Aline… Si elle devient effrayante ou dangereuse, on prendra nos jambes à notre cou. Comme elle est très vieille, elle pourra certainement pas nous poursuivre longtemps!

– Oui, peut-être. Mais son cheval, lui, il serait bien capable de s’emballer à nos trousses!

– Tu veux dire quoi? Quelle idée! Pourquoi lancer un animal contre une trousse!

– C’est une expression, Loup.

– Ah… Ça peut aussi se lancer une expression? Sur le sac dans lequel on met des trucs, alors?

– Ça dépend si oui ou non, on a pris un en-cas avec nous.

– Donc c’est mieux de bien déjeuner avant de partir? Ouais… C’est d’ailleurs ce que ne cesse d’affirmer grand-mère. Au moins, comme ça, on n’aura personne qui nous coursera à cause de ces maudites trousses!

– Oui, «pis», c’est moins lourd à porter, surtout si on doit filer très vite!

– T’as raison Aline. Viens. Courage. On y arrive presque! Encore juste quelques mètres à franchir et on sera bon.
– Ça va là! Je suis pas si faible que ça, Loup!
– Là?

– Oui là!

 

Entre les subtiles nuances émeraude de la vigne, l’herbe rompue gisait au sol, tandis que le fenage se poursuivait, sans que la femme ne s’aperçoive encore de notre présence. On la voyait pâturer puis charger l’herbe coupée sur son cheval. Alors, en talonnant la colline, l’attelage se mit au pas, croulant sous une profonde lassitude.

 

C’est l’animal qui nous aperçut en premier. Je me rappelle encore de sa tête cendrée, de ces cils recourbés, immenses, bordant la lisière d’yeux tendres, noirs et profonds, de son expression de licorne mélancolique.

– Voici ma jument Palikare. Je l’ai appelée du même nom que l’âne d’Hector Malot. Le Monsieur qui a écrit «Sans famille», et dont l’histoire se termine en ces lieux même. Sarcastiquement, je pourrais même en revendiquer la paternité…

C’était l’Enfiane. Nous ne l’avions pas entendue arriver. Mais nous vîmes enfin son vrai visage.

Sous un ciel d’azur, alors que le reste de la nature s’épandait sous une intense pruinosité, nous sentions les flancs de la bête, l’odeur sauvage des perspirations animales suintées sous la rudesse.

L’Enfiane était vêtue d’un sarrau violacé tombant roide, d’une seule pièce et d’une seule couche jusqu’aux chevilles. Elle avait tracé un large chenal de verdure décolorée, ondulant sur le faux plat jouxtant les murs de l’Orangerie. Cela s’évidait jusqu’au bout du sillage, contre la nudité béante de l’horizon.

Palikare avait l’air d’apprécier Aline, comme Aline semblait déjà adopter l’Enfiane.

– Je travaille pour le propriétaire du Château, il est vétérinaire, comme ça, je ne paie pas les consultations de ma rosse, lorsqu’elle a besoin de soins. Ce qui est très rare d’ailleurs, car malgré son allure dépitée, elle est encore forte et vaillante! Vous voyez ces roses ? Ces pivoines? Savez-vous que c’est à moi que reviennent les inflorescences des pois de senteurs frangeant le sentier des Bionaires? Je suis la grainetière principale de ce domaine. La seule et unique chose que je ne fasse pas pousser ici, c’est cette vigne.

Nous regardions dans la direction qu’elle indiquait, en marquant un temps de pause.

 

Les murets éclataient, se crénelaient ici et là, comme de vieux donjons délabrés en contrebas des treilles. Il y avait aussi un pavillon biscornu, agrémenté d’un service à thé, ombragé de croisillons serrés, sur lequel escaladait un lierre centenaire bigarré de glycines saignant en bordure d’escarpements. L’ensemble de ces structures bucoliques s’enchevêtraient en un hallier fourni, maculé de pourpres pétales ou autres coagulations florales perlant entre les rocailles.

 

Nous avions aidé aux nombreuses besognes, alors que le soleil cognait de plus en plus dru contre la caillasse. Sur le chemisier d’Aline, séchant à mesure d’une sueur acide, je voyais paraître quelques petites voies cristallisées de sel, entre les omoplates et les lèvres torsadées des manches retroussées jusqu’aux aisselles. Le col juteux de mon amie ravivait des démangeaisons rosâtres entre la nuque et la gorge.

Nous étions harassés par ce plomb lestant chaque effort, puis, comme pour parfaire la légende de grand-père, l’Enfiane nous offrit des tas de petits oignons, tous plus menus les uns des autres, surgis comme par enchantement d’un pli escamoté de son sarrau.

– Je vous les recommande, soyez attentifs; je vous les lègue aussi, mais à condition que vous n’oubliez pas de les mettre en terre début novembre. Puis Aline… Tu t’appelles bien Aline, d’après ce que j’ai entendu, n’est-ce pas? Voilà… Tiens. Ceci c’est pour toi. Mais il faudra planter les radicelles de suite dans beaucoup de terre bien abreuvée. Tu t’en souviendras, j’espère? Et maintenant, les enfants, ce n’est pas que votre présence m’indispose, mais je dois poursuivre mes travaux. Voyez… L’ombre avance subrepticement sur la méridienne du Belvédère; c’est sur elle que se mesure la bravoure des hommes, et j’ai encore beaucoup de tâches à abattre pour satisfaire la Providence!

Aline fut très désappointée d’abandonner si vite le harnais de Palikare. Ensuite, elle avait réclamé un cheval à sa mère, lors de son anniversaire. Mais elle était trop petite encore pour apprendre à monter, et trop grande pour se contenter de son vieux canasson à bascule; quant au poney, il n’accompagnerait jamais, au fur et à mesure, la croissance de la fillette.

Par la suite, égarées dans un fond de cave et replantées au hasard bien des années plus tard, les racines de l’Enfiane donnèrent une nouvelle variété de rosiers grimpants. Concernant mes fameux oignons qui n’étaient en fait que des bulbes incomestibles, ils rejoignirent parmi tant d’autres, les champs de l’arrière pays parsemés de narcisses.

L’estampe japonaise du Château des Crêtes au couchant reprit son droit de Cité.

Une laque nourrie par l’exsudat des sèves ayant filtré tout au long de la journée, vernit l’ombre pourpre enrobant la colline.

Nous restions dubitatifs concernant cette journée se terminant en apothéose avec un autre mystère qu’il nous faudrait résoudre: celui de cette Providence dont parla l’Enfiane juste avant de prendre congé de nous, et que les hommes avaient à charge de contenter.

Nous comprîmes, bien trop tard hélas, le poids de ces paroles!

L’astre solaire était le cadran universel de toutes choses respirant en ce monde; mais c’est l’ombre qui régule la marche et la destinée de chacun.

Sur les violons du “Rosamunde” de Franz Schubert, qu’écoutait grand-père religieusement installé devant son poste TSF, nous vîmes le sinué de Palikare se découper distinctement en contre-jour, tandis que les moiteurs d’Aline durement travaillées par l’après-midi radieux, continuaient d’embaumer son chemisier avec l’arôme aimé, que d’elle je continuais d’inhaler jusqu’au dernier souffle avant la nuit.

 

© Luciano Cavallini, pour Mymontreux.ch, “Contes fantasmagoriques de Montreux”, “La vieille Enfiane et la colline de Palikare“, mai 2018-  tous droits de reproduction réservés.