Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux, basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini,
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 04/06/2018

La mystérieuse voiture de Dame-Vieillotte

La mystérieuse voiture de Dame-Vieillotte

Récit d’enfance

 

À mon amie Aline pour la vie.

Dame-Vieillotte était une jolie petite grand-mère émergeant du quartier «Claire-Ville» tous les jours à quinze heures précises. Enrobée d’un nuage de poudre de riz et d’effluves à l’abricot, elle arrivait toute guillerette devant la porte de son garage, vêtue de dentelles, affublée également d’une permanente passée au crayon bleu et d’un petit châle saupoudrant ses épaules.

 

Avec Aline, nous avions maintenant le droit de traverser la route, à condition de bien regarder à droite et à gauche, bien sûr. Mais avant cela, nous traînions un peu devant l’allée de marronniers bordant le trottoir des “Brayères”, à la fraîche, car il ne fallait pas que la peau blanche et satinée de mon amie restât trop longuement exposée aux rayons solaires.

Une fois ceci accompli, nous franchissions la frontière séparant «Les Bouleaux»d’un autre univers plus moderne et quelque peu moins rassurant, constitué de blocs dénués de tout charme apparent, comme il en existe tant parmi toutes ces boîtes jetées un peu partout pêle-mêle.

Sur le côté de la «grande descente» menant à «l’Abeille» et le collège de Clarens-Gare, on apercevait derrière sa fenêtre et penché sur on ne sait quel ouvrage, muni d’une protubérante loupe monocle, la tête de cet homme inquiétant, même des plus austères, qui nous lâchait néanmoins un signe de main au passage. Ce gros faciès d’apothicaire, encadré de cheveux blancs disséminés un peu partout, nous toisait un instant avant de replonger sur un ouvrage dont on ne saurait jamais rien. Grand-mère disait qu’il réparait des mouvements d’horloges, des boîtes à musique ou qu’il fabriquait des automates.
– C’est Monsieur Gueissaz. Il a l’air sévère, comme ça, mais c’est un bon monsieur. C’est le concierge de la maison.
– Mais pourquoi il a ce gros œil de verre ?
– Je t’ai déjà dit qu’on dit pas : «Pour quoi il a», mais: «pourquoi a-t-il !» Et on ne montre pas les gens avec le doigt, ce sont des gestes qui appartiennent à ceux qui ont des vilaines manières!
– Oui, mais alors pourquoi a-t-il…
– Parce qu’il travaille sur des toutes petites pièces de mécanique et que sans cela, il ne verrait rien du tout.
– Mais il est bizarre, ce Monsieur Gueissaz. On n’ose pas passer devant sa fenêtre.
– C’est juste quelqu’un de bourru, voilà. Il est très gentil. Il ne faut pas seulement juger les personnes sur leur apparence. Il peut y avoir des saintes-nitouches qui sont de vrais diables, et ce sont souvent ces deuxièmes catégories que l’on rencontre le plus souvent dans l’existence! Et ce gros œil de verre, comme tu dis, ça s’appelle une loupe monocle.

– Donc il doit agrandir ses yeux pour voir de plus près ?

– Pas ses yeux, juste sa vue!
– Oui, mais si la vue grossit, c’est normal que les yeux deviennent aussi énormes?
– Mais non enfin! On aide la vision, c’est tout. L’œil lui-même, derrière les verres, il ne bouge pas!
– C’est donc pour regarder tout en-avant?
– Mais oui, comme nos lunettes d’approche, sauf qu’en ce cas présent, on ne regarde pas des paysages, mais de tout petits éléments, comme des ressorts, des aiguilles, des pièces bien plus menues que l’ongle de ton petit doigt. Minuscules comme leurs rognures, quand on les coupe, si tu veux. Tu comprends ce que je veux dire?
– C’est dégoutant de travailler sur des choses qui ressemblent aux rognures d’ongles… Pourquoi pas des crottes de nez aussi, pendant qu’on y est!
– Cela ne ressemble pas, c’est juste de la même taille. Et je te prie de croire que ça n’a rien à voir avec des crottes de nez!
– Ah ? Y taille aussi?
– Pas: «Y taille aussi!» «Taille-t-il aussi !» Oh, là, là! Fais un effort tout de même!
Depuis, avec Aline, si on devait poser des questions à propos de «l’étrange monsieur qui faisait peur», on s’arrangeait pour aller ailleurs…
Ça ne pouvait de toutes façons pas être aussi terrifiant que les Ébirdet, concierges des «Bouleaux»!

Le bleu pastel de la porte du garage s’ouvrit vers l’avant, tandis que deux contrepoids puissants s’abaissaient en raclant les murs de chaque côté.

Alors, Aline et moi, restions main dans la main, les yeux écarquillés et la bouche arrondie, à observer la grosse voiture rouge scintillante dans son garage. Son radiateur luisait comme un miroir, les phares argentés nous fascinaient, on aurait dit deux immenses diamants irradiant de toutes leurs facettes dans la pénombre. Dame-Vieillotte prenait son temps. D’abord, elle enfilait précautionneusement ses gants d’un blanc immaculé, puis contournait sa voiture en l’observant sous toutes les coutures. Les vitres teintées, les sièges de cuir d’un beau brun appétissant, l’espagnolette de la boîte à vitesse astiquée avec soin, l’odeur de cire, tout ceci nous emmenait déjà, loin de la cour, sur le siège arrière aussi vaste qu’un canapé, aux confins de Clarens, bien plus loin que la route de la gare, l’extrême limite où l’on avait encore le droit d’aller à trottinette!

Dame-Vieillotte, un peu fébrile, s’installait au volant, que l’on voyait reluire par deux mains gantées le caressant avec noblesse. On n’apercevait que la carrosserie flambant neuve, couleurs rubis, puis le bâton de rouge à lèvres proche du rétroviseur, qui devait s’appliquer avec soin avant de clore les portières.

C’est à peine si on entendait le bruit du moteur. Il démarrait sans crier gare, puis l’élégant bolide quittait son parvis, comme soufflé par une brise invisible venant du radiateur. On observait le capot, ce pare-brise aux reflets mauves, la carlingue efflanquée se terminant par l’élégante courbe des ailes sillonnant jusqu’en bout de phare arrière. Une clarté rouge et profonde s’en élevait, deux petits feux confits soigneusement passés à la peau de chamois, comme tout le reste du bolide.

Dame-Vieillotte déambulait parfois rue Eugène Rambert, on ne voyait d’abord que se profiler l’avant-poste, puis à peine les contours d’un faciès, flottant à mi-hauteur dans un boîtier de verre.

Où donc allait-elle Dame-Vieillote, constamment seule dans son véhicule, sur ses roues impeccablement cirées, elles aussi, dont les jantes – semblant un glaçage de pâtisserie -tournoyaient en envoyant mille reflets tamisés se consumer comme de la mousse sur son passage?

Nous aurions tant voulu le savoir, tant pouvoir monter à l’intérieur de ce salon glissant avec ce petit bruit nourri sur le macadam!

– Quand vous serez grand, vous aurez peut-être aussi une belle voiture. Mais d’ici-là, vous ne devez jamais monter avec des inconnus. Puis profitez de l’enfance, grandir c’est bien du souci, être une grande personne beaucoup de tracas et de chagrins. Riez pendant qu’il en est temps, occupez-vous bien l’un de l’autre, prenez soin de vous, la vie se chargera suffisamment de flétrir le reste…
Un jour, quand je ne serai plus là depuis longtemps, vous repenserez sûrement à tout ce que je vous ai dit aujourd’hui. Ou peut-être plus. Qui sait?

Ces paroles à l’abricot nous enivraient tous deux. Je n’avais pas lâché la main de ma chère amie; au contraire, instinctivement, suite aux propos entendus, je m’y agrippais plus encore. En son creux de paume moite, Aline nous reliait toujours au monde des «Bouleaux» et de l’avenue des Brayères, vers laquelle nous voyions partir la belle automobile de Dame-Vieillotte.

 

C’était une petit Dame grand-mère, tout le temps toute seule et qui partait promener sa conduite intérieure tous les après-midis, vers les quinze heures précises, en nous invitant aux voyages imaginaires de son monde, que nous tentions de découvrir.
Nous la suivions un instant, courant à grandes enjambées, en apercevant toujours Monsieur Gueissaz au passage, prostré dans la même attitude sur son mystérieux ouvrage maintenant nimbé d’une applique allumée.

Mais nous n’arrivions qu’à voir se dissoudre un dernier reflet rougeâtre, le profil d’une aile obliquant subrepticement vers l’avenue Gambetta.

© Luciano Cavallini, membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & Mymontreux.ch, “Contes fantasmagoriques de Montreux”, «La mystérieuse voiture de Dame-Vieillotte» – mai 2018 – Tous droits de reproduction et de diffusion réservés.