Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 10/12/2018

La fabuleuse boutique de la mère Pégocheff

Voici le 183ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Des souvenirs d’enfance à Clarens…

La fabuleuse boutique de la mère Pégocheff

Récit.

On y allait d’abord parce que c’était sur le chemin de la maison. On sortait de ce collège où les matinées se traînaient, indubitablement ennuyeuses; alors il fallait regarder les toitures des wagons filer à toute vitesse derrière les carreaux, accrochant le corps au passage, mais hélas pas suffisamment fort pour nous emporter au lointain.

Les rideaux donnaient une clarté bleutée à l’intérieur de la classe du Collège de Clarens-gare, et orangée les après-midi, plus somnolents encore. J’étalais fiévreusement mon regard sur la peau luisante de mes copines. Il y avait une espèce d’onguent sur laquelle le reste de la journée prenait son bain de peau. On se trainait de deux heures à quatre heures, puis arrivé là, franchement, c’était le bourbier général. Il aurait fallu pouvoir se coucher de suite et sauter ce moment particulièrement mièvre, qu’il fallait subir en divers commérages de bonnes femmes sur de vastes sujets tous plus domestiques les uns des autres; cela commençait par le premier rot de bébé, en passant par les diverses rages de dents et autres exonérations peu ragoûtantes en couches.
Je sus à l’instant même que, de cette vie-là, je n’en voudrais jamais. Où que j’y échapperais d’une manière ou d’une autre, en prenant la destinée à bras-le-corps, ce qui par la suite se révéla exact.

Alors, au retour du chemin, je traînais encore, lorsque tous ces autres garnements bruyants s’adonnaient à des jeux indigestes et que j’en profitais pour m’esquiver en douce.

On remontait parfois le long de la Gambetta; à cette époque les odeurs en étaient très puissantes. Cela se manifestait par le lâcher âcre ou humide des gouaches fraisées de la marbrerie Borlat, puis cette odeur douce de lait reposant dans les boilles, venant s’épancher entre deux portes furtivement ouvertes de la laiterie Bonjour. Antoinette ou Madame Frick apparaissaient derrière leur comptoir, nimbées de blancheurs et de miroitements liés aux présentoirs réfrigérés. Cela se rehaussait par des fragrances vanille que l’on cherchait à dénicher aux alentours, croyant que c’était des tartes qu’Antoinette confectionnait dans l’arrière-boutique ou l’appartement du dessus. Mais hélas… Ce suave arôme ne provenait que d’un tourniquet-présentoir, truffé de gousses vanille luisantes et suspendues en vrac, que l’on activait comme un manège grinçant.

L’étape suivante, c’était celle de Madame Pégocheff.
Haute dame émaciée et nez aquilin, parlant d’une voix nasillarde, on avait l’impression d’écouter un vieux 78 tours de chez Odéon.
On regardait ses petites dents pointues, ses pommettes saillantes, ses cheveux ondulant comme de la paille de fer permanentée.

Le plancher craquait sous les pas, manquait parfois, en se creusant légèrement, de nous emporter vers les vastes sous-sols, la réserve en laquelle la dame aimait s’esquiver plus d’une fois. Certains clients exigeants lui commandaient des articles ne se trouvant pas forcément sur les devantures.

Par les vitrines translucides, on voyait filtrer la clarté à l’arrière de papiers gélatineux se ratatinant quelque peu sous les ans et la morsure des saisons.
Cela donnait des auréoles de siècles éculés, pris entre les anciennes gouttes de pluie et les giclures du macadam, des souffles de soupiraux expirant leurs miasmes moisis que l’on flairait à chaque changement de temps. Certains jours, ils rinçaient nos chevilles de souffles particulièrement glaciaux.

Madame Pegocheff, nous servait de ses longues mains fourchues, parfois goutteuses, en tous les cas soumises à bon nombre de calcifications que trouvaient bon de constituer les décades sur sa personne. Comme pour la solidifier toujours plus à cette tâche qu’elle accomplissait continuellement sans gémir, si ce n’était en se mouchant abondamment et très souvent.
Je n’avais jamais bien compris comment ce souffle pouvait sinuer par un orifice frontal aussi restreint! C’est ce qui lui donnait ce timbre de voix oscillant entre le vieux téléphone à manivelle et la tonalité de Radio Londres.

Un jour, on m’avait joué un sale tour. Quelqu’un s’était amusé à me refiler de l’argent de poupée afin de pouvoir payer mon Colle-aux-dents.

Madame Pégocheff avait fait mine de ne rien voir; la bonne dame, avec ses crocs redoutables, pliait la piécette de cent sous aussi sec, en me montrant combien il était important de ne jamais se fier à personne.

Il est clair que je ne voyais aucune différence entre le véritable argent et la monnaie de singe.
J’avais quand même reçu mon Colle-aux-dents à la framboise. Avant que grand-père décide qu’il en était désormais fini avec ces sucreries et autres cochonneries de la sorte, juste bonnes à mettre la grand-mère de mauvais poil tout le reste de la journée!

 

Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était de rentrer dans le magasin avant les autres filles de l’école, afin de pouvoir flairer cette bonne atmosphère d’infusion nicotinique. Le tabac, le cacao, le thé, tous ces produits se ralliaient à une seule et unique odeur, bien meilleure que lorsque les cigarettes ou les cigares se consumaient. Puis il y avait aussi le bois des comptoirs, ce bois sombre et miellé, imprégné de toutes ces bonnes choses indéfinissables finissant par se caraméliser en une chaude teinte chocolatée. Alors quand les petites filles ouvraient la porte, tous ces arômes montaient en pics exacerbés; saveur des chemisiers frais bien lessivés, avec le cuir des cartables, les cheveux dorés et soyeux, attiédis de rayons solaires, éparpillant leur shampoing à l’abricot, lustrés d’éclats sur des cous d’albâtre soigneusement blanchis au savon de Marseille.

Lorsque ces grâces s’épanchaient sur les sucettes et autres friandises, il s’échappait, par les lunules des cols entrouverts, tout un effluve scolaire de crayons taillés, d’éponge humide ayant lavé l’ardoise ou le tableau noir. La classe imprégnait la peau puis cette dernière venait exsuder chez madame Pégocheff ses caractéristiques moiteurs laiteuses, que la salive des bonbons en bouche rendait acidulées et rougeâtres, tels des Tikis mouillés.

On voyait les mains fines se tendre au-dessus des rayons semblant bien trop hauts. La couleur aigre des poignets cassés tranchait au-dessus du plomb noirâtre des journaux, laissant des grasses digitées sur les grand-pères patibulaires à bérets, happant leur quotidien au passage.

Il y avait ce grand contraste entre l’anthracite des adultes patibulaires et les teintes framboisées de l’enfance riant aux éclats. Cela ne plaisait pas à certains vieux cache-cœurs, dont les missions étaient d’assombrir l’atmosphère de propos rances et décatis. Ainsi, certains de ces vieux biscottes sortis tout droit d’une boîte en fer-blanc égarée sur une étagère de la salle de paroisse, ne cessaient de tergiverser sur le manque d’éducation de certains enfants se lâchant trop bruyamment en milieu social «aux bonnes façons».

Il y avait surtout ces deux sœurs revêches et cassantes comme du bois mort, serrées de besicles sur un nez atrabilaire et donnant de la morale comme on distribue des hosties. Elles sentaient la chapelle ardente selon les oripeaux grisâtres dont elles s’affublaient. L’hiver, ça virait sur les boules à mites et c’était toujours en train de goutter des narines, de renâcler, de sucer des pastilles au menthol ou de s’entourer de lourdes écharpes au teint de serpillièrs, embaumées de camphre.

Ça causait toujours le regard humide, la misère du monde déposée sur leurs épaules ou leur servant de montants de lits.

Madame Pégocheff faisait parfois officine, lorsque les sœurs «sinapismes» venaient se plaindre auprès d’elle, tempétueusement agrémentées de voix aigrelettes des plus corrosives.
Ce que je retiens le plus, je l’ai dit; c’était cette magnifique clarté et le parlé si spécial de Madame Pégocheff. C’était tout un spectacle de la voir déambuler sur son praticable escamoté derrière la caisse. Ces ajourés tamisés, la rue disparaissant derrière des baies laiteuses, protégeant déjà à ce moment-là une époque révolue, une fois passé le pas-de-porte.
Une à une, comme des cerises sur une branche, les petites filles sortaient du magasin et l’on voyait la découpe de Madame Pegocheff s’effilocher à l’arrière, comme une haute grue portuaire transparaissant dans la brume, que l’on entendait presque gémir de tous ses engrenages, lorsque ses grands sémaphores fonctionnaient à plein régime.
Les garçons viendraient ensuite, comme tous les jours, avec leurs gestes brusques, aux manières de gorilles mal dégrossis, surgissant dare-dare en barbares dans une échoppe de cristaux! Visages bouffis, traits taillés à la truelle, chahutant cavalièrement afin d’arriver les premiers devant les bacs de Tikis. Ils n’auraient jamais la splendeur des filles; ils sentaient les sueurs de salles de gym et la poussière des préaux, en laquelle ils raffolaient de se vautrer. Cette masculinité aptère fabriquait en sourdine ses bombes de testostérone, alors que les corolles féminines fraîchement écloses, voletaient déjà comme des papillons multicolores.

On arrivait sur le trottoir, on voyait encore les mitaines de la bonne dame rendre la monnaie par la porte entrouverte. Avec son faciès inimitable, sa voix de vieux juke-box, presque une de ces bonnes sorcières déguisées en fée, au fond de son cabanon jouxtant les dessous d’un arc-en-ciel.

 

L’enfance en sucettes et coquilles St Jacques s’écoulait dans l’insouciance, caramélisée, conques en lesquelles, une fois vides, on entendait encore la mère, la mère Pégocheff disant bonjour en déraillant d’une octave, dès que la clochette heurtait le battant de la porte d’entrée.

 

© Luciano Cavallini & MyMontreux.ch, «Contes fantasmagoriques de Montreux», «La fabuleuse boutique de la mère Pégocheff», septembre 2018 – tous droits de reproduction et diffusion réservés.