Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux, basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini,
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 27/04/2015

L’Éploré de Territet

Voici le 30e conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Rappelons que tous ces contes se passent sur la Commune de Montreux. Cette fois à Territet...

L’EPLORÉ DE TERRITET
Genre : Récit-fiction

Il regardait le lac s’ébrouer entre les roches, avec cette caractéristique fadeur montant des embruns.
Il faisait nuit noire. Derrière lui, la rampe du funiculaire Territet-Glion surgissait entre sa végétation luxuriante, que l’on ne voyait plus que comme une matière nocturne de plus, déposée sur les arbustes.

La vie devenait impossible, partout il voyait les mousses de l’être qui l’aimait, se dissoudre comme de la craie.
Les souvenirs revenaient, malgré lui, le hanter plus fort, pas un endroit qui ne fût par elle imprimé, sans qu’il n’en visse les formes tenter de sculpter l’air, l’éther, projeter blanche une ombre vêtue de lune, devenue impossible à pourchasser.

L’air vif ne calmait par la fièvre, les passants ne le voyaient plus.
Il évitait d’ailleurs de s’asseoir sur un banc déjà pris; autant demeurer seul que d’être considéré comme rebus invisible.
De temps à autre, épure de glace en dérive, un cygne apparaissait, perçant le voile nocturne à quelques mètres du rivage.

Les grands hôtels dormaient sur les pierres, nimbés par une pièce en demi-teinte, dont la lumière s’affaiblissait à force de sinuer par maints détours inutiles.
Le golfe soupirait, les saules éplorés mouillaient leurs chevelures dans l’encre noire du Léman. Là elle avait couru, ici il l’avait prise dans ses bras, toute palpitante de courses, de randonnées, fleurant bon la chair toute moite d’efforts.
Il en goûtait plus encore la saveur satinée, puis le repos sur le muret, devant le crépuscule, ressemblant aux poussières palpitant de fard à paupières.

Elle lui avait dit telle phrase, il voulait l’emmener sous le royaume moussu de la Grotte du Golf Hôtel.
Il y faisait frais, et les arceaux moussus pleuvaient leurs larmes mystérieuses, surgies de nulle part, comme des sources vissées en fonds de roche.

Alors qu’il quittait le quai sinistre, dont les inflorescences hivernales semblaient n’être plus que des figues flétries et brunâtres, les propriétés longeant la promenade, des caveaux mortuaires hermétiquement refermés, il cru sentir s’élever une mélopée de brume attiédissant ses épaules.
C’était ainsi, chaque fois qu’il passait sous le pont du chemin de fer menant vers le vieux funiculaire.

Il entendait les ballasts se vider bruyamment, voyait comme des petits êtres fuir dans tous les sens, des toupilles luminescentes ou des chapeaux à grelots, s’insinuer dans la gorge d’écoulement, toute pleine d’une autre vie que celle des hommes.
Avec l’odeur des graisses mécanisées, suintant de toutes parts en abondance, le câble tracteur, luisant comme de la réglisse, les poulies affolées tournant à vide entre deux wagons qui jamais n’apparaitraient.

Alors il montait vers le Sentier des Roses, essayait d’entendre le bruit des pas foulant les herbes ou les buissons; mais il faut croire qu’il était devenu sourd face aux éléments ne cessant de s’amuïr.
Le veuvage se poursuivait en cet endroit-là.

Pour lui, rien ne pouvait être plus clair, que l’être tourné contre le couchant, et dont les épaules ondulantes sous l’horizon à nu, offraient leurs plus exquis frissons de peaux.
La chair sanglante du crépuscule sur terre, et le visage en contre jour, béant vers l’astre couchant.

Sous un palmier, celui-ci et pas un autre, la silhouette entière, munie d’ailes émeraude, semblant s’envoler par-dessus la balustrade, puis plus loin vers la route de Naye, sur les tuiles à pignons, ou cheminant à califourchon sur des chats en fer forgé.
Elle passait, entre les maisons closes sur leurs secrets, ne dérangeant plus son silence, entre la rampe herbeuse du Mont-Fleuri, disparaissant sous l’échine d’un pont, ou d’un tunnel aqueux inondant l’ombre de sa voussure.

Il faudrait cet amer constant, pour revivre loin d’elle, ressentir au plus profond des chairs, au cœur du rondin de l’âme, l’enlacement subtil de son petit promontoire d’albâtre.
Ainsi en est-il, lorsqu’on erre, spectre imprononçable contre la chair des vivants disparus.

Luciano Cavallini, membre de l’Association Vaudoise des Ecrivains (AVE ) © Luciano Cavallini, décembre 2014, Terreurs et angoisses de Montreux, «L’EPLORÉ DE TERRITE » – Tous droits de reproduction réservés.