Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 14/05/2018

Jour de lessive

Pour son 155ème conte, l’écrivain montreusien Luciano Cavallini nous emmène dans sa petite enfance…

Jour de lessive 

Récit d’enfance

On avait sorti la petite nappe blanche comme pour les grands jours. Partout ça sentait le gazon fraîchement tondu que ramenait l’air cristallin flattant la lessive. L’étendage s’était transformé en grand voilier avec ses claires-voies dissimulant un paysage étrange, un rucher que l’on pouvait réinventer à chaque fois différemment. Même les clameurs paraissaient provenir d’un autre lieu, ainsi que le gravier que l’on entendait crisser sous les pas.

Au-dessous claquait la porte du garage, puis une aigrelette sonnette de bicyclette éveillait l’imaginaire, celui de la petite Cachelin dont la robe et les manches éprises de vélocité voletaient sous la brise.

Elle avait rendez-vous pour notre grand voyage, agrémenté d’un goûter sagement servi dans une dînette à fleurs et l’eau du robinet. Ce vieux robinet patiné par les ans, ruisselant sans cesse d’une onde miroitante qu’il était ensuite difficile d’apprivoiser dans un grand seau.On voyait d’abord, en surface, voguer le faciès poupin de la gamine, se souriant à lui-même, puis se brouiller lorsqu’elle plongeait les longs filaments lactés de ses bras pour y noyer quelque torpeur. C’est que la canicule tapait dru en ces mois d’été, mais grand-mère nous avait strictement interdit de nous coucher au sol, même sur nos vieilles couvertures, car, disait-elle, «aux premières chaleurs de juin, la terre n’a pas encore fini de suer tous ses poisons.»

Nous poussions alors juste un peu plus au revers, vers l’hirsute talus, dresser une tente constituée d’un carré de jute et d’un échalas emprunté à la vigne. Là aussi, en-dessous, les abeilles de clarté bourdonnaient entre les fissures, s’essaimaient en gouttelettes dorées sur les épaules et l’échine de la petite Cachelin.

Elle avait malaxé la menthe, cueilli des brins de romarin et de sauge; avec l’eau du vieux robinet ainsi que la brise caressant ses mèches, la fragrance printanière semblait se revêtir des festins d’une fée. Il y avait aussi comme autre agrément, les grosses framboises de Madame Krieger qui saignaient abondamment hors du treillis. Il était facile de les cueillir, voire de passer la main et le regard loin en avant entre les mailles, devant la maison de la dame, aux grandes baies laissant sourdre la silhouette d’une cossue table de salon. Enfin, c’est ce qui nous semblait, tout nous paraissait énorme aux travers ces vitres énigmatiques. Comme ça avait l’air d’être spacieux là-dedans! Entre ces pelletées ombrageuses surgissant si profondément à l’arrière de la façade, dont la blancheur éclatait aux quatre coins de l’étendage, parmi les draps et napperons de grand-mère hissés en hauban ! L’odeur des framboises, pénétrante à souhait, devenait plus suave lorsqu’un fruit mûr éclatait sur le muret brûlant. La petite Cachelin le mélangeait à sa cuisine et sa dînette devenue translucide rosissait de philtres et d’onctuosités que rien désormais ne remplaçât jamais plus.

Puis nous courrions entre les linges suspendus, qu’il fallait veiller à ne point toucher, car nous étions sertis d’herbettes et de poussière. La petite Cachelin déboutonnait sa jupe et filait en sautillant ainsi, en tous sens, de ses dentelles écumant entre la turbulence du linge. Heureusement que le jour dardait, que la pénombre ne pouvait entacher la peau des tissus, car je me rappelle que nous étions éblouis par la brise aux odeurs de lessive. Une agitation nous emportait, d’une ligne à l’autre, entre une étoffe puis plusieurs, se pourchassant en enfilades; et je voyais la sinueuse virginité de mon amie, s’imbiber d’immaculées pâleurs.

Ses volutes zébraient par les claies du mur, entre la cour de la maison, en même temps que les stridulations d’insectes, les stries des martinets qui étaient maintenant de retour à nos rendez-vous.

Parfois, je ne la trouvais plus, il semblait qu’elle eût le pouvoir de se revêtir de tous ces draps tressautant comme des spectres indomptés. Ou alors était-ce le mimétisme de son corps s’enrobant des tissus? Toujours est-il qu’aux dédales de mon parcours, la fillette disparaissait. Elle réussissait à s’évaporer par la fente entrouverte de la porte, et c’était bien dépité, gorgée de rires et de framboise, que je la revoyais émerger, ébouriffée, les bras tendus en avant, afin que je l’emmène voltiger dans une ronde enivrante, jusqu’à ce que l’on tombe tout deux éperdus sur les graviers.

Un éblouissement nous saisissait, alors que les graviers se transformaient en diamants. On était encore sous le charme des drapés, celui de s’être égarés entre leurs matrices, d’avoir vu tous ces litres de soieries saturés de clarté.

Nous avions escaladé la plus haute tour du plus haut donjon, tant pis si la maison de grand-mère semblait encore nous dépasser, car nous en étions sûrs qu’un bref instant, oui, nous avions remarqué qu’en un laps de temps très court, la propriété de Madame Krieger n’était pas devenue plus haute ni plus épaisse qu’un mouchoir de poche.

Je me rappelle avoir pu enlacer sans peine la fine taille de la petite Cachelin; il restait encore même beaucoup de place à pourvoir! Sa gorge sentait le lait et son haleine les pommes vertes. C’était tiède comme un moineau qui se serait étourdi contre une vitre et que l’on sentirait encore palpiter en creux de main. Il y avait son petit cœur aussi qui bondissait contre mon poitrail lorsque nous persistions à virevolter ensemble, à dessein, munis d’un trouble étrange et pénétrant que nous ne parvenions à définir.

On avait fini de goûter par un savoureux brouet de framboises écrasées à l’eau du robinet, puis pour le dessert, une feuille de menthe mâchée plus deux ou trois dents-de-lion qui conclurent cette agape bien à propos. On s’était aussi jauni le nez avec une fleur de pissenlit tandis que d’autres pollens mordoraient l’atmosphère.

 

La petite Cachelin déplia son ombrelle, elle l’ouvrit si fort et si bien que l’après-midi vint ambrer son visage d’une auréole ombellifère. Il n’y avait pas assez de place hélas pour être au-dessous les deux ensemble. Je ne pouvais que de loin, admirer la coupole luminescente embrasant mon amie.

Les lessives étaient sèches, roides d’étés et de soleils déclinés.

Madame Krieger confectionnait ses confitures de framboises, on en sentait partout l’odeur envahir l’espace.

 

Le paysage entier devenait notre royaume et surtout celui de la petite Cachelin, à jamais disparue sous une ombrelle désormais repliée.

 

© Luciano Cavallini, membre de l’association “, “Jour de lessive”, avril 2018 – Tous droits de reproduction réservés.