Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 18/09/2017

Inflorescences

Voici le 127ème conte fantasmagorique de Montreux, par l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Il se plonge dans ses souvenirs d’enfant à propos du fleuriste Aebi, à Clarens.

 

Inflorescences 

Genre : Récit d’enfance

À Mes grands-Parents, Charles et Nelly-Diserens Burdet

 

Se découpant fragile contre la fenêtre du salon, avec la vision du Château des Crêtes infiltré dans le verre, je revois le visage paisible de Grand-mère observant le ciel, suivant quelques sillons que creusaient les oiseaux par leurs parcours ailés.

La douceur des vitrages rehaussait son faciès, un peu de roseur s’y déposait par endroits car la clarté du matin nimbait entre l’abat-jour crinoline du lampadaire; puis, se déplaçant par petits pas furtifs que l’on percevait à peine, elle contemplait la table du salon sur laquelle s’ébrouaien, en plein centre, les gerbes d’une splendide inflorescence.

Elle semblait peu joyeuse en voyant celles-ci dépérir trop vite à son gré. Grand-père, perclus derrière les fronces épaisses du “Journal de Montreux”, le “Corbaz Express” comme il disait, ne semblait participer aucunement à la splendeur de la pièce dont l’ajouré impressionnait pourtant les moindres recoins avec excès.

– Papa? Il faudra passer chez Aebi tout à l’heure, les fleurs sont au bout. Tu m’entends Charly? Je te donnerai le grand cabas, comme ça tu risqueras pas de casser les tiges.

– Va bien, c’est entendu. On avisera!

C’est alors qu’il redressait son globe crânien dont pays et continents changeaient de topographie selon l’éphéméride. Mais il y avait toujours ce grain de beauté sur la tempe et cette moisson depuis longtemps achevée concernant la toison.

– Pour le reste ça ira! On attendra demain pour Pitteloup et Bührer, tu as encore suffisamment d’alcool camphré jusqu’à ce soir.

– J’ai bientôt plus de ouate non plus!

– Pour ça tu passeras à la Migros de Gambetta. Si tu as le temps de boire ton café au “Casablanca”, c’est que tu as aussi celui d’aller chercher ta ouate! C’est tout de même moins cher que chez Bührer.

– Parbleu oui! d’ailleurs tout le populo répète: Chez Burette quand on fait ses emplettes, on s’endette, charrette !

En aparté, tout en me visant, Grand-mère renchérissait si on peut dire: “Le père… avec ses “pedzouteries” de Planchamp!”

 

Aebi…

C’était le mystère d’une façade ouvrant sur un caveau, une espèce de grotte mystérieuse vous prenant de suite à la gorge, car l’on sentait l’existence sous jacente des végétaux vous saisissant de suite. Existences immobiles pouvant parfois paraître inquiétantes, pouls secrets de tous ces enchevêtrements colorés, tressés avec finesse et goût, volubilis intriqués entre eux et formant des lambris immenses, rampant parfois depuis le sol avant d’arpenter un mur ou un tuteur s’immisçant vers des alcôves insondables.

On voyait ces tiges épaisses ou mouchetées de stries bigarrées, de poils vibracils rendus plus déformés encore sous la pâte de verre et la diffraction des liquides nourriciers. Tout cela vivait à votre insu, ne formant plus qu’un seul et unique organisme en lequel nous étions avalés, telle une échappée au ventre de la baleine.

C’est alors qu’on le voyait, lui.

Le grand magicien famélique revêtu de sa blouse blanche, visage osseux, cheveux gominés en arrière à la Louis Jouvet, tout aussi neigeux que son teint cave cerclé de besicles.

Il se tenait les mains derrière le dos, raide, louchant sur le côté avec ses yeux à billes roulant derrière une vitre.

Monsieur Aebi.

Biologiste ou pharmacien, créateur de cet univers aphone mais dont la vie sourde et moite nous enveloppait d’un suaire indissoluble.

Puis on parvenait vers l’âme du lieu, vers l’endroit le plus sublime du magasin: la grande serre cristalline toute imprégnée de cieux, à l’abri des intempéries, tuiles d’azur ou tuiles laiteuses, grande fête du blanc épandant son névé sur des fontaines vivantes ou des jets rafraîchissants serpentant entre les copeaux mystérieusement chus d’espaces escamotés.

Il y avait ce mélange de draperies et de calicots, d’arbres énormes que le trottoir n’aurait pu contenir, des sources sourdant de toutes parts, des gouilles dont les reflets semblaient parfois neige vivante, toute une vie où même le gazouillement de certains passereaux venus s’y égarer, répondait d’écho en écho, d’un monde à l’autre.

Monsieur Aebi suivait derrière, en professeur Barbicane attentif aux moindres frémissements de son laboratoire, chef d’orchestre issu tout droit d’un récit de Jules Verne ou reproduit sur toile par le peintre surréaliste Paul Delvaux.

C’est alors qu’elle était là, celle que j’appellerai Jeanne M.

 

Jeanne, parce que c’est un nom doux et M, comme aime.

Haute silhouette disparate, apparaissant par ondées entre cristal de serre et nimbées du jour.

Je m’en souviens bien, alors que je sentais derrière moi la haute stature de Grand-père en gabardine, sombre et chapeautée à larges bords, je me souviens de cette fille au corps serré d’une robe immaculée ne faisant qu’une avec la peau, sans bruit. Ses longs bras s’élevant volubilis sur les fraîches boutures, ses doigts, petites baguettes d’ivoire ceignant avec délicatesse d’écarlates boutons de roses.

Il y avait tant de blancheurs partout, tant de verre, de prismes projetant des arcs-en-ciel et cette silhouette angélique virevoltant, que je restais fasciné, littéralement pétrifié et depuis lors je sais que partout ailleurs dans le monde, je recherche inlassablement cette âme soeur qui m’apparut tel un papillon au centre d’une sphère de verre. Oui, c’est depuis ce jour là, en la voyant illuminer la flamme d’un haut cierge et saisir des verroteries à essaimer sur des feuilles de nénuphars, que je tente de la contenir dans un ciel dont j’aurais libéré l’univers au mien.

Ces longues attaches scintillantes de moiteur flottaient entre des cieux liquides, elle vivait à l’intérieur d’un gaz, on pouvait lui parler, l’approcher, sentir l’arôme délicieux de sa chevelures accrocher nos sens, la toucher même; mais en aucun cas on n’eût pu pénétrer son atmosphère qui eût été pour nous bien trop raréfiée.

La serre de Monsieur Aebi recouvrait d’autres immensités, une autre nature, constamment germinative, n’appartenant pas à ce monde. On pouvait bien lui acheter des fleurs, des plantes ou des arbustes. Une fois dehors, ils devenaient de simples objets décoratifs, ils perdaient la magie du lieu, n’avaient plus ni clarté, ni pigments ni les mêmes contrastes qu’à l’intérieur de ce royaume d’hiver. Ils n’étaient plus sous les auspices d’écailles diamantines.

Je savais que le secret survenait entre la fin des cieux, le verre proprement dit s’y abouchant, puis la résultante du distillat s’égrainant goute à goutte en rosées alchimiques, créant espaces, transepts et arcs-boutants multipenniformes.

J’aurais pu demeurer des heures avec ce papillon diaphane en robe blanche, dont les manches délicates rebiffaient juste au-dessus la mie des aisselles; les reins recouverts par les soies de sa chevelure, flattant jusqu’à mi-taille la souplesse et l’habilité des gestes.

Elle avait la grâce du chat et la douceur du faon, rien qu’en regardant le frissonnement de la nuque, lorsqu’elle glissait d’un endroit à l’autre.

 

Jeanne M.

Pure essence de la serre, elfe de cristal pouvant surnager au travers la flamme d’une bougie, vivre à l’intérieur d’une goutte de Murano ou scintiller au coeur d’une étoile de givre.

Je revois son sourire, je sens l’odeur suave des plantes exotiques, des baies de genièvre, l’âcre saveur d’humus, ce visage bercé au milieu du couffin entrouvrant la pureté nue du front.

Puis, saisi par les épaules, les mains rudes de Grand-père m’agrippèrent, le bon géant de terre et d’os déformés par les rhumatismes veillait sur mes égarements. Toujours ainsi tenu à reculons, je remontais les marches, manquant de tomber tandis que, telle une coulée translucide en fusion, je m’extirpais des profondeurs, ne voyant plus au loin qu’une pâte de verre cloquer comme une bulle et Monsieur Aebi reprendre sa posture extatique devant la devanture de son magasin.

Mais, derrière ses lunettes, il n’avait plus le même regard qu’à l’accoutumée et muni d’un feint sourire, je savais qu’il avait compris ce que j’avais deviné chez lui, dans son repaire.

Nous avions un secret commun.

Il m’avait offert un lys blanc pour l’aïeule.

Symboliquement le lys est imputrescible, famille des liliacées, c’est pour cela qu’il est l’emblème hiératique des rois de France.

Si cette fleur ne fane point, cette Muse en y configurant le centre ne flétrira jamais.

Comme Grand-mère.

 

© Luciano Cavallini, membre de l’Association Vaudoise des Écrivains (AVE) & MyMontreux.chInflorescences”, septembre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.