Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 09/04/2018

Gruaux noirs

Voici le 151ème conte fantasmagorique de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Il nous emmène avec sensibilité dans le village de Chernex des années 1900, au temps de sa grand-mère.

 

Gruaux noirs

Biographie

À ma grand-mère Nelly Burdet.

“Elle s’asseyait un peu voûtée sur le canapé, puis, à la lueur rosâtre du lampadaire, elle me disait, les yeux exsangues et noyés par les larmes: “toi qui noircis autant de pages chaque jour, tu raconteras une fois ce qu’était «Le bon vieux temps». Tu diras aussi à quel point il ne faut plus jamais me parler de ce Chernex, de cette vie qu’on y a gâchée. Ça me ferait plaisir de savoir que tu as témoigné, même si je ne suis plus là pour le voir”. (Grand-mère Nelly)

Germaine allait enfin pouvoir descendre à la ville. Quitter sa cour grise et boueuse, ses courtines de terre battues et les vitres de la cuisine sur lesquelles s’étalait la bave du frère épileptique, prostré à longueur de journée, les yeux noyés dans le vague ou fixant une mouche tournoyant sur les carreaux.

Il arrivait enfin ce jour de liberté.

Blanche, la sœur tuberculeuse, assise le teint cave contre le dossier de son lit d’hôpital, semblait déjà rejoindre les anges. C’était la braise qui brûlait la poitrine, on savait qu’elle était perdue, mais il n’y avait que la petite malade pour reconnaître son propre lieu d’égarement.

La vie devenait guenilles, elle commençait dès l’aube avec le raclage des vieilles cendres dans le poêle, ensuite il fallait tirer ce frère malade à l’école, une demie-journée seulement car le reste passait en corvées domestiques. C’était la risée du village quand on devait défiler avec ce gnome biscornu, mais ils n’avaient pas de quoi jouer les fiers, les bouseux d’alentours, ils n’étaient pas mieux lotis, chacun possédait une belle couche de crasse généalogique. Ceux qui s’enrichissaient le faisaient souvent à la hâte, aux dépens des autres ou par héritage. L’aisance ne dispensait ni raffinement, ni éducation. Ça restait tout simplement planté sur des jambes roidies, aux creux des porches, bègue de la pensée, trempé puis imbibé déjà très tôt par les rinçures du tonneau. Le cep devenait religion, le raisin l’opium des miséreux. Ça dévastait les fratries comme la grêle sur le vignoble. Germaine préférait encore cela aux vendanges ravageuses de la boisson sur les époux. Elle ne supportait plus de voir ses frères croupir sous des monceaux de linges douteux ou moisissant en lessiveuse. Puis, il y en avait eu qui s’étaient encore attrapé des mômes d’un premier lit, des rhinites de culottes, il fallait descendre s’en occuper quatre fois par jour de Chernex jusqu’à Clarens. Ça ricanait en douce par voisinage, par façades interposées mais dans le dos ça ricanait partout, fiché derrière les tas de fumier et ces pâtés boueux asséchés les uns contre les autres, espèces de coulis médiévaux insalubres qu’on nommait pompeusement villages.

On ne croisait souvent que des abêtis prostrés aux angles des ruelles, ils en avaient chopé les silhouettes biscornues. Le cerveau s’ossifiait sous les crânes; certains, bouches béates, “voyaient les moineaux”. Alors on apercevait, telles des meules, ces femmes habillées de sarraus noirâtres, croiser les bras ou joindre les mains devant les granges. On sentait poindre leurs échines durcies par les coups. Mais il y avait pire, il y avait les aînées qui procuraient souvent ” des manières” interdites qu’on se repassait entre oncles et paternels lorsque la femme s’avachissait sous la férule maritale; alors voilà, on trouvait comme excuse de fricoter soi-même avec la chair fraîche, vu que c’était de toutes façons nous qui l’avions fabriquée, il manquerait plus qu’on doive encore rendre des comptes au voisinage! La terreur frissonnait sous un méchant lainage de nuit. Mais un soir, le Paul, plus courageux que tous, le Paul il avait pris le maillet sur l’établi alors que le père aviné et contraint de delirium tremens allait encore abuser de la dernière; il avait attendu à l’angle droit ouvrant sur l’escalier et sûr de son coup bien asséné contre la nuque, il avait aplati le bœuf s’en allant directement se fracasser face contre terre au rez-de chaussée. Un sang rosâtre écumait de sa bouche parmi les convulsions, donnant à entendre un bruit sourd de bétail foudroyé.

Aujourd’hui, Germaine pouvait se libérer, elle allait enfin émerger de ces univers de chars, de pressoirs, de roues fichées contre les façades, de rusticités, de plantes trompeuses fleurissant sur les corniches mais dont la sève issue du venin des habitants, empoisonnait les devantures de mauvais sorts.

Elle descendait livrer un gâteau chez le docteur Gravasson, de la part de sa mère. Elle avait une petite faim et la crème entre les fruits dégageait une bonne odeur de beurre battu. On ne mangeait que du poireau, rarement de la viande. On mouillait le bouillon de couennes de lard, juste pour le goût. Mais on n’allait jamais assister aux meurtres des bêtes ou leurs longues agonies, surtout lors de cette barbare tradition d’automne où le cochon saigné n’en finissait pas de hurler sous les flots mauves des jugulaires tranchées. Crochets fichés devant la face, broches à foins ou serfouettes en mains, on vivait chez les barbares dépendants d’objets contondants. Ils se bouffaient ensuite les sangs ensemble et devenaient tous boudinés comme des furoncles prêts à éclater au-dessus des cols. Puis il y avait ces nuques ravinées en lesquelles coulait une crasse mélangée de sueur. Pour survivre, il fallait avoir au mois son lot de maltraitance.

Personne ne faisait crédit; si c’était en bouche c’est que t’avais époumoné l’oseille.

 

La faim tenaillait, entre les châbles et la vigne, face à l’envergure du lac, la lumière trop forte étalée sur un plateau d’argent, l’espace interdit et s’ouvrant un instant au delà des sommets, vers ces gens clairs gantés de blanc.

Germaine, n’y tenant plus, piqua un petit bout d’abricot garnissant la tarte. Elle hésita longuement avant d’en reprendre une deuxième morse, comblant le trou avec des bribes de crème pâtissière.

 

Le chemin descendait raide et le soleil tapait dru. Le frère devait patauger dans son bouge obscure, puis il faudrait aller voir Blanche, la sœur tuberculeuse, si douce et compatissante, alors que, de ses grands yeux, elle semblait déjà forer d’autres couches. On ne se heurtait plus qu’à la froidure métallique du fer, des hanches que l’on voyait saillir sous les draps vainement ramenés par paquets afin de masquer les esquifs osseux.

Les vieux murets défilaient de chaque côté du chemin, il y avait tout ce poison en grappes suspendu comme des marées d’émeraude, cette langueur s’écoulant jusqu’aux rivages par vagues harmonieuses. Le sacré travail de la terre, des larmes montantes d’une sève nourrie d’efforts, puis la turgescence du jus gorgeant le grain. Qui croirait que ces fosses obscures, en lesquelles les vendanges seraient précipitées, allaient fermenter la ruine des familles, qu’à l’automne lorsque débuterait la digestion des levains, les rues elles-mêmes seraient prises par toutes ces vomissures qu’empeste le mois d’octobre.

Tandis qu’elle pensait à tout cela, elle voyait sa mère travaillée par les fièvres puerpérales délirer en silence au fond de la cuisine. Tambourinant du front contre le mur ou martelant le sol des pieds, chantonnant de manière machinale et sans discontinuer, les cantiques aigres de ce protestantisme puritain ayant lié les esprits et ligaturé le corps. Où que l’on se retourne, on ne s’en sortait pas. On demeurait englué dans les boues ténébreuses et l’obscurantisme de ces villages bordant la région.

Qui, de Chernex, Chailly et Planchamp, tous pris dans cette “campagnardise” crasse, cette misère lente qui gangrenait les âmes, qui, si ce n’était uniquement les pourpres voiles de l’éthylisme?

Il ne restait pas grand chose de la tarte aux abricots. Mais cela donnerait des forces pour aller préparer le repas des enfants illégitimes du frère, ravauder leurs habits, repasser ceux de la veille puis filer encore à toute vitesse pour se crevasser les doigts en touillant la choucroute au fond des barriques de la Coopérative des Planches.

L’enfance filait, il ne restait rien d’elle, aucun jus, qu’un fond de tarte asséché totalement privé de garniture. Que dirait sa mère, elle qui crachait déjà contre les touristes le dimanche à l’église, en répétant, se répétant comme un tic, répétant à l’envi, répétant qu’ils étaient tous des espions à la solde de l’Allemagne!

Le docteur Gravasson reçu son fond de tarte cuite à blanc.

Il n’avait pas bronché contre les larcins affamés de la petite, car il s’occupait des familles de l’aristocratie anglaise en villégiature sur la Riviera, avec les Russes blancs et quelques polonais faméliques échappant aux fratricides.

Gravasson, il en était replet des monarchies européennes et des brioches montées sur poolish.

Les hauts c’était la misère, l’alcoolisme, les fourberies et menteries fomentant en sourdine.

En haut, les pavés excrémentiels de la cour pavée de Chailly, sur lesquels on glissait, manquant de s’énuquer contre la fontaine des lessiveuses.

En bas, le peuple ganté de blanc, déambulant en adage lorsqu’il émergeait des Palaces et Tea-Rooms raffinés, aux glaçages de tartes bien nourries.

 

© Luciano Cavallini, Membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, “Gruaux noirs, octobre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.