Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 25/06/2018

Grand-père et le mystère des cheminées à képis

Voici le 161 ème conte d l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. Souvenir fantasmés au Château des Crêtes.

 

Grand-père et le mystère des cheminées à képis

Nouvelle – Enfance – Fiction.

Il l’avait marmonné dans sa barbe, le vieux Monsieur du château, qu’un jour l’enclos serait fermé et que l’on ne pourrait plus entrer pour s’y promener. Mais il y avait cet oiseau étrange sur la bordure du toit ou d’une mansarde, qui nous affublait de courbettes, puis d’un pépiement bien prononcé sur deux notes, du style: «Toizeau!» «Toizeau!» «Toizeau!»

Un peu comme une ultime contredanse.

On s’en rappelle encore avec Aline.
Grand-père était sur son banc, dos à la terrasse, devant le Belvédère, à admirer la méridienne, exactement dans la même position qu’il adoptait lorsqu’il se reposait au cimetière de Clarens, après les nombreux arrosages sur la tombe de sa mère. Ce n’était pas difficile à voir. Derrière lui, il y avait le lac, une plaine toute blanchie avec le ciel tombé dessus, et lui devant, se découpant comme un vieil épouvantail tout sec, muni du point final de son chapeau.

– Tu rêves! Elle t’a bien dit la bourgeoise, que c’était impossible! C’est pas une cheminée ni une mansarde qui peut faire ça! Comment veux-tu que de la brique arrive à gesticuler! Ça s’écroulerait vite fait tout «c’commerce!»
– Mais avec Aline l’autre jour, on avait vu que ça branlait du chapeau, là-haut!
– Branlé, branlé, les gamins! C’est vrai qu’ça ressemble à un képi, c’te combine. Mais la fumée en sortant, elle t’aura joué un drôle de tour et donné l’illusion que la coiffe opinait du chef!
– On fait pas des feux l’été! Puis y’a pas de chef là-haut qui opine ou je sais quoi d’autres!
– Opiné, «non de tzé», opiné ça veut dire bouger la tête d’un signe affirmatif, ou acquiescer selon le mot que voudrait t’entendre dire la grand-mère, ce qui la rendrait fière de toi! Tout ça juste pour une question de foutue «visagère»!
– Pfff! Pas besoin de tous ces mots pour parler que d’une seule chose! Une tête, ça dit oui ou ça dit non, et pis, c’est tout!
– «Ooooh» mais dis «wohââârrr» … Il est gringe des méninges, le singe!

Lorsque fut passé cet écart d’humeur, on vit paraître Aline sur l’allée centrale, elle venait de poser pied ferme sur une énorme racine apparente, dont on s’amusait à dire que c’était un crocodile. Elle paraissait très excitée, au point qu’elle abandonna précipitamment sa trottinette au sol.
Nous étions sauvés!
– Dis-donc, t’as vu Loup? Y’a toujours cette cheminée qui siffle sur deux tons et qui dit: «Toizeau!» J’en crois encore pas mes yeux! La grosse de l’entrée, tu sais? Je sais pas pourquoi, tout d’un coup, j’ai eu envie de lever les yeux, comme si je sentais un truc bizarre qui m’observait de loin et puis là, je l’ai vue, pile au-dessus du porche, avec son gros képi, me faire un signe de tête!
– Ah, tu vois grand père… Je dis pas que des bêtises!
– Ouais, ouais c’t’affaire, c’est à bien plaire… Pis, on salue «Mamzelle» avant toute chose, ça devrait pas écorcher la langue, non? Alors comme ça, on s’y met tous? Tous contre le vieux baveux, hein? Ben c’est du joli… Si c’est pas bientôt fini de charrier bande de roublards  Je vous sens venir les deux avec vos cheminées du château des Crêtes qui se mettent à valser sur le toit! Pis quoi encore? Ou alors… Ou alors y’a bien queq’chose, y’a bien une combine et c’te chose, vous savez ce que je crois qu’c’est ? Ben… Ben tout simplement le ramoneur! Un ramoneur que vous avez pris pour la cheminée, ou vice-versa dans les deux sens. Vous avez pas pensé à ça, hein, avouez-le! Y peut pas y avoir trente-six autres solutions. Y sont bien noirs tous les deux, non? Un ramoneur, une cheminée, c’est fait pour se marier, pas pour que leur foyer parte en fumée…
– Pas du tout trancha Aline, décontenancée par les soudains retours de flamme du grand-père. La cheminée, elle est rose, seul le chapeau est noir, comme celui de vôtre ramoneur, d’ailleurs.
– Aline, il n’est pas noir, il est gris souris!
– Oui, mais de loin ça fait noir, Loupi.
Loupi… Elle ne pouvait s’empêcher de m’affubler de ce sobriquet ridicule quand elle s’emportait.
– Bon. Sacre bleu. On va s’asseoir un moment. On va les observer sans cligner et on va bien voir qui se fiche de nos gueu… De nos têtes par là travers!

Sur ce, le faciès de grand-père devint aussi immobile que le médaillon de Rousseau contre le chambranle de la cheminée, mais de salon, cette fois-ci.

– «Toizeau!», «Toizeau!»

– T’as vu Aline, c’est un oiseau! Ce n’était qu’un vulgaire oiseau ! Grand-père, grand-père! Je savais bien, moi, que t’avais raison!
– D’abord un, j’ai pas, vu, j’ai entendu. Puis secundo, pour un seul oiseau, c’était plutôt gros et tout sauf vulgaire, là! Je te dis et le redis, c’est la grosse cheminée centrale qui joue la maligne et se dandine avec son grand képi!
– Ou ce fameux ramoneur qui fume son cigare accoudé à la mansarde! Ha, ha, ha! Y’a toujours un truc qui fait écran d’fumée, dans la foulée… Moi, la seule chose que j’observe par ici, ce sont deux rigolos qui se montent la «bourriche» avec des histoires à dormir debout.
– C’est peut-être une cheminée girouette grand-père?
– Qui vous fait bien tourner en bourrique! Et, comme dirait l’autre: «Au manège de la kermesse; mes fesses!»
– Grand-père! Si elle t’entendait, grand-mère, elle sauterait en l’air! Pis c’est pas juste ce que tu dis, moi j’en ai déjà vu plusieurs sur certains toits, de ces bizarres cheminées avec des boules brillantes qui tournent à toute vitesse et se reflètent partout, reprenais-je avec vindicte.
– Ça, c’est Pierre quand y coince son ballon sur le toit de la villa, quand y tire trop fort ou trop haut. Ça n’a rien à voir avec une boule qui tourne!
– Mai si je te dis!
– Pis, bon sang, c’est pas une cheminée, mais une prise d’air, dans ces cas-là, lâcha grand-père toujours revêche. Ensuite d’ajouter: «J’sais bien c’que c’est moi, c’qui vous fait tourner la boule!»

– «Toizeau» !

Silence.

L’aïeul se grattouillait le crâne d’un signe dubitatif. Un tic qu’il avait chopé depuis que la moissonneuse lui avait fauché tous ses épis sous le képi.

Mais cette fois-ci il fût stoppé net dans ces introspections.

– Eh ben, «charrette va!» Après tout ça, «z’allez» pas me croire! J’en suis tout «rebedoulé»! Moi j’ l’ai aussi faire la gaudriole, «vot’» cheminée. C’coup-ci! Juste là! «dret d’vant moi!». De «dzeû» si c’est pas croyable un «fourbi» pareil! Et c’coup-ci on peut pas dire que c’est l’vin d’Cuennet qui m’rend «carillon»! «Z’aviez» raison, au fond. Drôle de combine que c’t’histoire-là. Dis-donc, c’est grave, on devient tous «boroskoniov!»

Je vis l’espace du col blanchi d’Aline se refermer lorsqu’elle leva la nuque. Tandis qu’un cou de neige, renversé vers l’arrière, semblait jaillir de la poitrine avec les deux pointes anguleuses de l’étoffe égratignant ses lobes d’oreilles, qu’elle avait d’ailleurs admirablement menues.
Les passereaux chahutaient, les martinets zébraient l’azur de leurs traits ininterrompus, on ne savait quel Archer habile pouvait si bien régler leurs trajectoires.

– Grand-papa? Ça fait «Toizeau» là-haut, et regarde attentivement cette fois-ci, s’il te plaît! C’est bien la cheminée qui dodeline, pas la mansarde. Y’a plus de doute à avoir. Encore un peu plus, et on va la voir perdre sa casquette. Chic alors! Ça va être «not’fête!»
– Peut-être même qu’elle va sauter par terre, reprit Aline, frappant des mains et trépignant des pieds!

Il y avait quelque chose de pertinent à ce mystère de cheminées qui dansaient le rondeau ou tiraient leur révérence! Puis aussi ces oiseaux qui chantaient bizarrement, au point que grand-père, de css grands yeux bluets fatigués par l’âge, ne cessait de ciller afin de bien-être persuadé de ce qu’il voyait.

– Grand-père tes oiseaux font bien «Toizeau» et les cheminées les saluent au passage! Mais qui comprend ces messages?
– Moi, affirmait Aline, moi, je comprends tout. Je suis sûr qu’il y a une personne sur le toit! Peut-être que c’est quelqu’un qui veut plus qu’on traîne dans le parc et qui s’arrange pour qu’on le sache. Un malin de ce genre, quoi. Ou au contraire, il cherche à nous flanquer la frousse pour qu’on déguerpisse vite fait d’ici… Voilà le message!
– Mais non reprit grand-père. Il n’y a pas âme qui vive dans l’coin. On a jamais vu bouger un diable par là-travers, c’est vide, vide et livide depuis belle lurette! C’est à n’y rien comprendre.
– Pas tant que ça! Regardez bien là-haut! Dans la tourelle!

La tourelle du Château des Crêtes s’était illuminée d’une belle clarté orangée. Seulement voilà: au centre de l’octogone constituant le sommet du Belvédère, à fleur des six lames de verre et des quatre mâchicoulis constituant l’une des facettes, on voyait s’ébattre de grandes ailes grises, elles tapaient même violemment contre les baies au point qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’elles volassent aussi, mais en éclats!

La bête cloîtrée à l’intérieur paraissait affolée, ne trouvait pas d’issue, butait contre la rampe des escaliers à colimaçon, s’enfonçait un instant puis remontait d’un trait, tout de go, surgissant même à vue en grande furie!

«Toizeau!», «Toizeau!», «Toizeau!»

Peine perdue. Il n’y avait personne pour voler à son secours, qu’une petite borgnette par laquelle l’animal tenta de passer le corps, luttant de toutes ses forces pour enfin y parvenir après bon nombre de laborieux et douloureux efforts. Il devait y avoir un autre conduit, ou alors par revers frôla-t-il la tour, lorsqu’on l’entraperçut à nouveau, se confondant sur le képi de nos fameuses cheminées.

Les autres passereaux assistant à cela malgré eux, firent – vous le pensez bien – un tintamarre du diable pendant un bref instant, avant de finalement clore tout ramage, allez donc savoir pourquoi.
Oui. Plus rien. Plus rien, jusqu’à ce qu’un rapace majestueux s’étant trouvé prisonnier à l’intérieur du «phare», battit de larges coups d’ailes en direction du nord, tel un grand milan masquant le soleil par le nuage de son élan, puis finalement le sol en le maculant généreusement de sa silhouette.

Je regardais Aline, petite brunette avec ses bras en éclaireurs hors des manches, cherchant vainement à rattraper l’oiseau. Deux guirlandes diaphanes sur la découpe profonde et sombres des feuillus.

– «Ru d’charogne»… lâcha grand-père, comme à chaque fois qu’un phénomène le dépassait, accompagné d’un plus long grattouillé de crâne qu’à l’accoutumée.

Parfaitement accordé avec les cheminées aux képis du château, l’oiseau s’épousait avec elles, et l’on avait pris les oscillations du volatile pour une révérence, un chapeau bas, à nous tous unis et ébaubis, mais oui!

Depuis que le royal rapace s’était enfui, un charme profond planait sur le parc du Château des Crêtes, noyé de roses effluves et d’inflorescences crépusculaires, jouant toutes deux sur le même accord.

Il ne restait que les manches de chemise d’Aline, écoulées comme de la cire jusqu’aux aisselles, que deux cierges blancs et satinés cherchant à attraper les rubans dénoués des réacteurs d’avion, osant jouer là-haut entre la clarté des branchages.
Grand-père à sa façon, eût presque le dernier mot.

– Eh, P’tite… T’as sûrement plus de bol d’attraper un d’ces lacets égarés au ciel pour t’en natter les cheveux, qu’un d’ces foutus oiseaux qui fait tourner la tête aux gens et aux cheminées, j’peux t’l’assurer sans m’tromper, foi de pépé!
– Grand-père, moi à ta place, je ne serais pas aussi catégorique…

Catégorique… J’étais fier de pouvoir utiliser un nouveau mot que m’avait appris grand-mère le matin même et de plus à bon escient.

 

Depuis ce jour-là, depuis ce jour où les cheminées étaient devenues vivantes à part entière, le parc se referma à tout jamais sur un nouveau propriétaire.
La belle terrasse du Château des Crêtes ne servit plus d’arches aux rêveries, ni les joues de la méridienne tentèrent une espièglerie lorsqu’on les narguait trop souvent à leur goût.

 

Le vieux radoteur à barbiche ne s’était pas trompé du tout et ses propos, hélas, se vérifièrent bien plus vite qu’on ne l’eût supposé.

Je perçois toujours les oiseaux de grand-père, lorsque je vais le soir, en solitaire, lui dire un petit mot au cimetière.

À l’aube, la clarté remonte toujours bien dans la verrière, mais au crépuscule, elle émerge de la tour en travers, glissant le long de la façade, avant de s’écouler sanglante par la grande fissure marquant la fin des chaînes jurassiennes et le début du gouffre stellaire.

– «Toizeau…»

 

Était-ce cette fois-ci le cri d’Aline, qui voulait nous jouer encore un tour?

Il me semble parfois l’entendre, d’aussi loin qu’il me revienne, le grand oiseau blanc.

 

© Luciano Cavallini, membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & Mymontreux.ch, «tous droits de reproduction et diffusion réservés.