Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 02/04/2018

Gladys et Rebecca

Voici le 150ème conte de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini. On plonge dans sa petite enfance dans la région.

 

Gladys et Rebecca

Récit d’enfance

À neuf heures précises, un dimanche de sonatines émergeait du temple de Clarens.

Je me rappelle alors de ces petits déjeuners sur le balcon avec les clameurs des enfants pénétrant dans le jour. On avait préparé de quoi recevoir la tante Lilette et l’oncle Albert. Les voitures déambulaient, mais on ne voyait que leurs ombres diffuses se faufilant entre les colonnades de la barrière, entre les fleurs de géranium et le petit pot moussu de plantes grasses.

Les goûts étaient meilleurs, repris par la brise soufflant du promontoire jusqu’à la porte patio.

Je ne perdais pas mon temps; je guignais ma voisine d’en face, dans sa salle de bain miroitant de blancheurs et petits flacons verts aromatisés au chèvrefeuille. On ne voyait trois fois rien de la haute silhouette entourée d’une serviette de bain. On devinait les longs cheveux blonds retenus en turban, l’humidité sur sa peau, les objets délicats de sa trousse à maquillage et sur le miroir embué qu’elle déglaçait d’un précautionneux revers de main, le reflet teint sur tain.

Elle allait sortir comme à son habitude en voletant des escaliers sur le trottoir. Contre la façade, elle accotait son vélo au cadre sinueusement blanchi, avec en pointes de fourches le panier d’osier et le porte-bagage encombré de filets à commissions.

Alors, c’était comme aux vents ouvrant aux avant-postes, sa grâce entourée d’aurores qu’on semblait apercevoir dès que ses chevilles fuselées enclenchaient le torpédo.

Je savais qu’elle allait à la laiterie Bonjour, vers Antoinette, chercher des blancheurs qui jamais ne pourraient rivaliser; sous la vélocité et ses longs cheveux blonds nimbaient plus loin encore, leurs filaments solaires.

 

Combien de fois n’avais-je pas essayé de l’entretenir, répétant à voix-basse ce que je n’osais jamais déclarer.

Sa chambre donnant sur le côté Est ne laissait rien entrevoir de son monde escamoté; parfois j’y étais allé, mais rien n’indiquait qu’elle laissât à ce moment là, traîner ce qui eût pu trahir ses intimités. Je n’étais fasciné que par cette salle de bain qui, miraculeusement, entrouvrait un verre dépoli. Parfois, il fallait attendre un mois, ou bien même plus. Cela laissait l’imagination voguer à toute allure, car les reflets y diffusant créaient des mondes survenus de sources et de cascades, de châteaux enfouis sous des explosions chlorophylliennes.

Il y avait des mousses et du muguet, des galets doux comme des flocons de neige, des roses émergeant d’arceaux tressés entre deux collines. Il devait y avoir cela. Je savais que ces sentiments me donnaient approbation, lorsque je voyais ma splendide amie enfourcher sa bicyclette. Car cette hampe florale sonnait l’air d’une symphonie, quand les tissus de sa chair et la peau de ses habits s’y engouffraient ensemble.

 

Oui ce matin-là encore, depuis mon balcon, je la vis quitter ma vie pour la dernière fois.

Ce fût le premier pétale de l’enfance qui se fragmenta du grand bouquet tenu par l’affection sans limite de mes chers grands-parents.

En m’observant ainsi penché dans le lointain, à contempler l’étoile de givre fondant au simple regard, grand-mère avait tout saisi.

Je le sentis, non sans frisson, par la manière dont elle me passa la main dans les cheveux, puis sur la joue.

– Comment pourras-tu être heureux un jour? Tu es bien trop sensible!

– Tu sais bien, je t’ai toujours dit qu’il m’importait peu d’avoir vu le jour. Je ne le souhaitais pas du tout. Je ne voulais pas venir et le désire encore moins maintenant.

– À ton âge. Parler ainsi… Ce n’est pas normal…

Plus haut, dans la maison voisine toujours, régnait près des hirondelles, un faciès tout bouclé de franges avec un visage luminescent. Quand elle se penchait par le balcon, Gladys, je voyais toujours la fine ouvrage de son cou se détacher contre l’azur des cieux. Puis, dans les yeux régnait une paix, une douceur dans le regard, comme si l’on devinait des anges s’y délassant.

Elle vivait au sommet, vers ce nid migrateur accroché à la devanture du toit. Ce n’est pas qu’elle parlât jamais, elle gazouillait tout le temps. Son coeur palpitait pour les vieilles personnes; ses parents, comme deux bons bergers toujours attentionnés, veillaient autant sur son âme que sur son corps, afin qu’elle put accomplir sans entrave quelque mission sacrée. Elle se forgeait toute seule, aux balancelles des saisons, au gré des vents. Je soupçonnais ses brises se mélanger autant à nos alentours, qu’à celles plus divines provenant de derrière la joue cyan des éthers langeant la Terre.

C’était la première à aider les personnes faibles à traverser la route, cet asphalte rugueux avec des platanes en enfilade séparant ma maison de la sienne, mon balcon de ses corniches. Elle rendait les gens capables de planer, donnait – aux membres déformés par les peines – l’instant de répit permettant de lever la tête et de voir l’hirondelle façonner son nid.

Ses parents attentifs la regardaient vivre, respirer, elle et son frère, bien plus mélancolique et réservé que la soeur.

Je me rappelle des placards coulissants de cuisine, tous emplis de linges fraîchement pliés. Le temps donné au fer, cette patience toute maternelle de repasser, avec en arrière-fond le carré de fenêtre donnant contre le sommet des arbres ou la cossue villa de Pierre. Il y avait cette vapeur, cette odeur de coton surchauffé se lissant sous la semelle brûlante de l’instrument, puis sur le potager des flancs au chocolat en train de raffermir.

Gladys s’asseyait, comme une gerbe fléchit sans briser, sans avoir de laides prostrations ou des angles indélicats. Je ne savais quoi lui dire, je regardais juste la finesse de la fille, dont les joues cherchaient à rivaliser des lèvres. Des rougeurs lui venaient, alors que je sentais l’assaut de mon sang se cabrer contre le coeur.

Vers sa gorge, la tiédeur des mèches emportaient les fragrances de la peau avec je ne sais quoi d’un peu sauvage, diffusant de la chevelure une note à peine poivrée emportée par un souffle saccadé et de délicates palpitations sur la mie des poignets.

Gladys, c’était la pudeur incarnée, l’éducation d’une princesse puisée à la source-même de la noblesse. Certaines naissent monarques, on ne peut rien y faire, l’or n’est pas l’apanage des grands.

Gladys sertissait la couronne et non l’inverse.

Alors que la tante Lilette, de sa petite voix aigrelette, les dents à la pluie – et toujours en avance sur le gâteau – les enfonçaient goulument dans une tranche de tarte aux abricots, que l’oncle Albert rognait les bords de ses gencives dures comme pierre, je déviais discrètement le regard entre les croisées de la barrière et les gerbes de fleurs, pour regarder en direction de Gladys et Rebecca.

Nous voulions nous entourer de bulles de savon afin de nous élever et de voir d’en haut à quoi ressemblerait le monde. Le toit aux volatiles, le grenier de grand-mère.

Gladys voulait s’élever au plus près de son hirondelle, tandis que Rebecca préférait que l’on s’échappât par le bas côté, vers la petite descente menant à la cave et les compteurs puissants des vannes d’eaux, avec leurs pastilles témoins s’affolant étrangement sous des litres de verre.

Ça devait arriver là, vers l’odeur forte des graisses de chaînes, des torpédos passés au pétrole et scintillants de tous leurs feux.

 

Depuis le lieu où je me trouvais, leurs fenêtres prenaient d’étranges allures. Elles se déformaient sous le mystère d’ombres auréolant la très intimidante impression que mes amies ne cessaient de provoquer dans mon âme d’enfant.

Tante Lilette suçait son thé, revers de lèvres retroussés sur les fines porcelaines à fleurs des tasses octogonales de grand-mère.

Albert s’assoupissait avec mon aïeul, sous la moiteur ambrée des après-midis embaumant le T-Phoo-Tea.

Le canapé soutenait du mieux qu’il pouvait leurs dérives dues à l’âge. De loin, on pouvait apercevoir deux trous noirs chuintant vilain au milieu du visage.

On baissait le store et c’est à ce moment-là que, sur l’argenterie de la théière et autres couverts, le miel intense de la toile étalait la clarté vivifiante des après-midis sur un royaume odoriférant.

 

Je le voyais, le ressentais même s’épandre dans mon dos, car pendant ce temps je marquais mon front sur le fer de la barrière, tant restais-je prostré des heures à fixer en vis-à-vis la cuisine de Gladys et la salle de bain de Rebecca.

Aujourd’hui encore, lorsqu’il m’arrive de croiser dans cette rue bénie et de sentir les larmes inonder les nimbés disparus, il me semble recevoir sur mes jougs d’épaules régnant bien bas, les bénédictions de la mère de Gladys, la sérénité du père.

Je les perçois dans l’odeur de la tarte aux abricots et du sourire figé de tante Lilette venu prendre l’air.

J’entends le cliquetis, les rayons scintillants du vélo, panier d’osier ouvrant la route et longue crinière blonde épandant son or loin en arrière poupe, tel un sillon perdurant sur l’échine du Léman.

Grand-père ronfle au côté de l’oncle Albert, ils dorment bien; il est maintenant devenu très difficile de les éveiller,

Tous.

Dans la salle de bain, chez Rebecca, l’hiver est passé sur les bois de chèvrefeuille et l’on ne sait plus trop quand a claqué la porte du garage pour la dernière fois. Mais les pneus doivent être à plat, car cela fait bien longtemps maintenant que la belle monture blanche n’est plus retournée à l’écurie.

Je ne sais si on la voit encore, la trace du nid d’hirondelle en bordure de toiture près de la chambre de Gladys.

 

Mais peut-être qu’en un de ces prochains printemps, verrais-je revenir à moi, bras en croix, le petit ange migrateur que j’affectionnais tant, tel un enfant qui ne comprend toujours rien aux balbutiements du coeur.

 

© Luciano Cavallini – Membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, “Gladys et Rebecca”, juillet 2017 – Tous droits de reproduction réservés.