Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 06/11/2017

Clinique Lorius au Lac

Voici le 133ème conte fantasmagorique de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini.

Il vous racontera quelques-un de ses contes à la Maison de Quartier Jaman 8 à Clarens ce mercredi 8 novembre à 19h30 (entrée libre).

 

 

Clinique Lorius au Lac

GENRE : Nouvelle

Deux petits cafards marchaient au pas. Bizarrement, mais au pas quand-même. Avec des prouesses irréalisables pour le commun des mortels, ils se déplaçaient d’un endroit à l’autre avec maîtrise, comme des équilibristes. Deux petits frères et soeurs, vêtus en bonbons à la réglisse. Ils venaient de se faufiler par la porte principale de la Clinique Lorius au Lac ouvrant magnifiquement sur la luxuriance des quais de Montreux, encombrés aux alentours de petites malles bleues cirées et d’accompagnateurs godiches en fin de règne.

Enfin, c’est ce qu’ils aimaient à croire en observant tout cela de haut.

Ils regardaient ébahis les grooms passer à toute allure, les bagagistes déambulant avec leurs beaux traîneaux surmontés d’une couronne protubérante.

Tout paraissait vaste et grandiose, les grands lustres à facettes tournoyaient de mille feux, semblant pratiquer des numéros de trapèze. Les marbres luisaient, arpentaient les étages entre tapis rouges et galons cuivrant les bordures de couloirs.

Cela miroitait et donnait l’impression de circuler dans un grand palais, pleins d’angles et de recoins sentant l’encaustique et les flacons tester. On y ventait la mode, les cosmétiques, les promesses de rajeunissement. L’élégance côtoyait le luxe, ils s’affichaient même ensemble, avec les sacs à main et les magnums de champagne.

Tom et Joe n’en revenaient pas. On pourrait facilement se perdre dans les anfractuosités d’un tel monument. D’ailleurs, lorsqu’on pointait le nez en l’air, la main courante de l’escalier s’esquivait en volutes de plus en plus resserrées vers les combles, ce qui n’était de loin pas des plus rassurant! Si, au contraire, on regardait vers le bas, alors c’était une fosse béante qui tout au fond mugissait d’une onde ténébreuse. Le royaume devenait inquiétant, tout enclin à contenir d’houleuses pénombres.

De grands messieurs incarcérés dans leurs smokings ne cessaient d’arborer des courbettes ridicules chaque fois qu’ils croisaient le moindre élu en Suites Royales. D’autres biches, jupettes pincées et talons aiguilles processionnaient avec des dossiers en mains, poursuivies de missions ne se réduisant qu’à quelques surfaces carrées de bureaux. Mais elles ne cessaient de graviter afin de pouvoir conquérir toute la pièce, puis le corridor, puis les étages supérieurs et inférieurs, pour enfin disons le tout de go, tenter d’engloutir l’empire. Elles ne pensaient qu’aux plans de carrière, privées de vie, passer de lingères à gouvernantes, puis premières de torchons à responsables de buanderie pour enfin figurer à la droite de la protubérante Dame du département des ressources humaines.

 

Seulement voilà, Tom et Joe n’en savaient rien. Eux, ils avaient l’impression d’être les petits-enfants gardés par Mary Poppins. Peut-être qu’on pourrait passer au travers d’un dessin de craie comme les secrétaires au travers du maillage abrutissant d’un fichier Excel.

C’était une bonne idée mais ce ne fut pas cela. Ce fut une porte dérobée qui s’entrouvrit. Bien moins glamour que la danse des ramoneurs et ées balades en chevaux de bois s’échappant d’un quelconque manège. C’était même tout le contraire qui les attendait: le retour des poneys au haras.

Passés outre, et même au delà, voire par quelques fissures striant comme il se doit les vieilles bâtisses, nos deux cancrelats se retrouvèrent donc dans les sous-sols, ou ce qui semblait l’être. Des bruits étranges parvenaient de toutes parts, des charriots lancés à vive allure avec des couverts, de l’argenterie, de la verroterie, des piles d’assiettes entassées comme des crêpes, d’autres babioles alignées sur des réchauds, des gens courant en tous sens dans un vacarme assourdissant. On était fustigé d’interjections sommaires, lancées d’un bout à l’autre des couloirs, d’une énorme cuisine béant face à un office minuscule, de recoins oubliés du monde mais dont pas une de ces fourmis ne désertait. La ruche s’activait jusqu’aux creux des moindres alvéoles, activées à produire le miel de la Reine dont elle ne profiterait évidement jamais.

Nos deux pralines tremblaient de terreur, ne reconnaissaient pas le monde en lequel elles venaient de sombrer, le découvrant rudement sans aucune préparation préalable, lapins égarés au fond du trou d’Alice. Ils entendaient vociférer une certaine Madame Thierry, espèce de spectre filiforme et coupant comme un rasoir, avec de la laine d’acier en guise de cheveux. Puis, plus loin, la grande aiguilleuse des wagonnets lancés à plein régime dans la mine: tours à vaisselles, bennes d’ordures, chauffe-plats, charrettes à pâtisseries, caddies de linges souillés, diables, plateaux, tout ceci dans une échauffourée grandissante. On passait tour à tour devant les poitrinaires de la buanderie, ces femmes oubliées et déformées sous le fardeau du linge, le corps biscornu et ramolli par les vapeurs de chlore ou desséché par la soufflerie des sécheuses.

Oui, ceci était bien réglé par la complicité du DRH s’étant immiscé par les trous de serrures afin d’escalader jusqu’au judas.

Il fallait timbrer, enfin on voyait les employés fourrer le doigt au fond d’un « cul » biométrique, mais il paraît que cela se pratiquait couramment en ce genre d’endroits, d’être mis ainsi à l’index.

Cela n’arrêtait jamais, des colonnes de serveurs, garçons de café, sommeliers, tous participaient à la courroie de retransmission passant d’un service à l’autre, de sévices à sévices.

Plus avant, incarcéré dans une espèce d’aquarium, un bonhomme albinos vérifiait les entrées et sorties des marchandises.

Les rouages fonctionnaient de manière autonome, avec pour seuls points communs d’être bien dentelés, les plus grosses roues arboraient même fièrement leurs protubérantes canines en signe de domination. Mais il fallait bien les entretenir, cela devait briller de manière impeccable de façon à ce que nul ne puisse jamais vraiment savoir s’il avait affaire aux crocs d’un vampire ou aux sourires affriolants d’une ogresse.

Nos deux innocents ne savaient plus où donner tête, circulant entre terreur et fascination, curiosité et envie de prendre sur le champ la poudre d’escampette!

Ce serait dommage! Parce qu’il passait, au pas, des kilomètres de pâtisseries, des légumes énormes encore tous embués d’avoir dormi en chambres froides. On aurait dit des éboulis terminant leurs courses en catacombes. Les ascenseurs puisaient leurs mets à longueur de journées, coupant net d’une fermeture d’acier l’asservissement des hommes et des femmes ayant pour tâche d’apporter au plus vite la jouissance des panses. Le service, c’était cela, une marque de prestige; point d’attente, un coït immédiat, des tonnes de déchets, du gaspillage, des efforts perdus, une mort ensevelie, des valeurs inhumaines cotées en bourses par une société bananière dont les fruits revenaient aux babouins secoueurs de cocotiers.

La panse et le luxe, après moi le déluge.

On s’égarait dans ce dédale, Tom et Joe n’y voyait goutte. Juste les néons lignant le plafond et s’engouffrant côté cantine. Selon le bel héritage US, dont la laideur des mots n’est plus à chanter ni enchanter, on fêtait tour à tour les esclaves les plus méritants du mois. Ils arrivaient à croire, selon un salaire des plus indécents, qu’ils trouvaient seuls la motivation et la force de casser le charbon aux tréfonds de leurs sempiternels tunnels. Des écrans géants passaient en boucle, les photos de tous ces bergers de naissance devenus par lavages successifs la meilleure des viandes d’abattage pour leurs bouchers d’outre-atlantique, transformant Wall-Street en foires moutonnières.

C’était bon d’y croire, on claquait des mains entre petits fours, petits faits à petits frais, sucreries à gogo. Le bâton matraquait des slogans nunuches inscrits sur les parois, tandis que diverses sucreries des plus affriolantes lénifiaient la volonté. Chacun avait l’impression d’être l’important du mois ou de la semaine, alors qu’il ne servait que de graisse aux engrenages bien rodés de la firme ogresse. Il n’était question que de laideurs étymologiques comme: chalenge, performances, rendements, rentabilité.

En gros on transformait l’exprime agrume en bienveillant patron.

Montreux en entreprise à nuitées et grosses kermesses.

Cela fait des années que la grande Braderie de l’Avenue des Alpes s’était échappée de son enclave d’origine.

Le client ou l’hôte ne semblait plus qu’être une excuse. Le service devait exceller uniquement dans le but de mieux spolier.

L’emballage, le beau château Wald-Disney, ne servait que d’appas. La gestuelle, l’accueil, tout ce fatras de phrases et de mimiques simiesques ne faisait que répéter à l’envi: «venez donc claquer votre fric chez nous, vous finirez bien tous par croire que nos produits sont merveilleux, vraiment « anti-âge », « vraiment relooking », vraiment « refreshing », subitement « destressing » et l’on vous tartinera cela jusqu’à totale hypnose édulcorée de: « amazing », »great », « wonderful », « beautiful », « nice », « lovely », etc…

Mais il y avait des fuites.

Le paquebot prenait l’eau.

Nos deux petits Candy si bien éduqués recevaient des vilaines gouttes toutes noires sur la face, fuyant de tuyaux chuintant et semblant menacer d’exploser. Le système digestif du beau monde achevait de produire sa liqueur putréfiée en bouts de chaînes. Les mets raffinés, les viandes succulentes, les eaux de Cologne, les savons délicatement parfumés, le papier WC doux comme caresses de fées, toute l’éducation de la bonne société ou de la moindre association, une fois tous passés le bac de douche et le cabinet d’aisance ne devenaient plus que souillures, charognes et pestilences.

On avait beau atteindre le plafond de la classe sociale, ce n’était toujours pas les cieux et l’on restait englué au niveau panse, crucifié au digestif, voire déféré au stade anal.

Tom tirait Joe par la main, il faudrait pouvoir retrouver son chemin; mais voilà, dans la hâte et l’affolement, on avait oublié de semer des miettes de brioches. Heureusement qu’il y avait ce bonhomme rigolo de la cantine, Angelo di Samba avec le coeur sur un plateau. Il était le seul à aimer ses fourmis d’entresol qu’il n’avait de cesse de servir le mieux possible. En fait, la cinquième étoile, c’était lui. Son plafond était un ciel, sa cour intérieure une constellation, le Palais des Tuileries.

Tous ces gens, toutes ces personnes avaient leurs histoires. Soutirées de terrains vagues ou de maigres contrées, elles ignoraient leurs conditions d’exploitation, certaines très certainement à dessein faisaient mine d’esquiver la question, afin que l’intolérable devienne supportable à la lingère, la femme de ménage, de tous ces gens juste contents d’être en vie, pensant au bon Dieu là-haut qui seul leur permettait de rester debout avec dignité, arborant avec fierté le grade élevé d’hommes et femmes.

Juste bien redressés comme il faut sur les deux pattes arrière.

Avec dignité.

Ce soir, les parents se retrouveraient sans enfant mais ils l’ignoraient puisqu’ils n’en avaient pas. En effet, les deux bestioles qui monopolisaient la suite aux frais de la Princesse, c’étaient bien des employés que la cheffe des opérations allouée au SPA écrasa d’un unique revers de main, après avoir rangé dans un tiroir la commande de cinq cent kilos de chlore à déverser dans les installations de la piscine pour le lendemain.

On colporte puis clos portes sur les cloportes.

 

© Luciano Cavallini, membre de l’Association Vaudoise des Écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, « Clinique Lorius au Lac », octobre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.