Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 29/01/2018

La Blanche Apparition de Hans-Christian Andersen

Voici le 141ème conte fantasmagorique de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini.

Plongez-vous dans l’atmosphère victorienne de l’Hôtel Righi Vaudois à Glion…

 

La Blanche Apparition de Hans-Christian Andersen 

Genre: fantastique, période victorienne.

Un homme d’une pâleur extrême se présenta à la réception de l’Hôtel Righi-Vaudois. Comme il avait beaucoup neigé, les alentours semblaient encore plus friables que la plus pure des porcelaines; cela ne pouvait que transparaître sur le faciès de notre personnage.

Peut-être avait-il en lui absorbé l’éclat des hauts glaciers qu’il venait de visiter? En effet, l’homme n’avait plus rien vu d’obscur, ni de moins azuréen que ces franges de cieux tendus à se rompre par dessus les Alpes. Certains jours, le firmament virait à l’indigo et l’on pouvait déjà deviner les constellations bouillonnant dans le vide sidéral.

Très avenant, mais non moins timide, attendant que sa chambre fut disponible, ce voyageur épuisé demanda à passer un peu de temps dans l’un des oriels transcendant la clarté en pures lames cristallines. Le brouillard, par langues capricieuses, se mit à jouer avec les clochetons et les pignons des autres bâtisses, puis d’un seul coup enroba le parc entier d’un manteau plus dense qu’à l’accoutumée. La pièce principale ainsi que l’arrière hall, se retrouvèrent baignés de halos laiteux et les quelques pensionnaires affairés au goûter se virent étrangement réverbérés par l’argenterie miroitant contre leurs silhouettes.

Face à lui, une dame très élégante vint prendre place auprès d’un guéridon, puis s’accouda, presque languissante, le menton déposé sur le galbe délicat d’un poignet semblant constitué de sucre glace. Elle même toute immaculée, le regard éclos d’un cyan méditerranéen, tentait de percer ces nues devenant de plus en plus opaques autour du village alpin de Glion-sur-Montreux.

 

Notre homme en oublia sa chambre, sortit discrètement un mouchoir de poche, enclin à de terribles quintes de toux qu’il voulait à tout prix étouffer chaque fois qu’il se sentait envahi d’un trouble profond, mais surtout afin de ne point rompre le charme que la jeune femme exerçait autour d’elle.

Ses jambes se déroulaient gracieuses sous le guéridon, on voyait transparaître de la chaussure un cou-de-pied givrant délicatement sur le parquet. Aucune rumeur ne pourrait s’élever, même les empreintes laissées sur la neige ne possédaient la présence qu’avait cette femme, engloutie au fond d’elle-même.

 

– Monsieur, veuillez m’excuser. Votre chambre est disponible.

Le ton péremptoire du bagagiste ne perturba aucunement l’homme, demeurant stoïque aux tréfonds de ses rêveries.

– Monsieur…

– Oui j’arrive, merci. Prendrez-vous mes bagages aussi?

– Ils sont déjà en haut, Monsieur.

– Ah? Bien. Parfait. C’est que j’avais demandé qu’on les convoie directement depuis Vernex, aussi suis-je heureux qu’ils soient arrivés à bon port aussi vite et en même temps que moi.

– Ils étaient déjà là bien avant vous, Monsieur.

– Ah, bon? Comme c’est étonnant!

Le personnage semblait se raviver quelque peu. Puis le bagagiste de reprendre:

– C’est normal Monsieur. Nous sommes en Suisse.

– Certes… nous l’aurions deviné figurez-vous. Puis-je vous poser encore une question, mon brave?

– Certainement Monsieur, je vous écoute.

– Cette jeune femme qui était assise près de l’oriel, à l’entrée, est-elle une habituée de l’établissement?

– Quelle jeune femme Monsieur?

– Cette femme accoudée au guéridon, face à l’entrée de l’aile est. Vous ne pouvez l’avoir ignorée. C’est juste à quelques mètres de ce fauteuil où nous nous trouvons.

– Certainement que je l’aurais remarquée, s’il y en avait eu une. Cela m’étonnerait fort qu’elle échappât à mon attention. Je suis extrêmement vigilant, un défaut professionnel acquis par mes longues années en institution hôtelière; de plus, aussi sensible au beau sexe que vous semblez l’être, sauf votre respect, Monsieur. La prochaine fois que vous la remarquerez, ne manquez pas de m’enquérir!

– C’est pourtant impossible que vous l’ayez manquée!

– Il faut croire que oui monsieur. Nul n’est infaillible, ici bas.

 

Hôtel RighiVaudois, la neige redoubla de plus belle. Les escaliers à colonnades s’encombrèrent de congères. L’oriel scintillait et notre personnage y délestait maintenant tout son temps. Il voulait revoir la jeune femme, coûte que coûte. Ce qui était déroutant et non pas moins alarmant, suscitant même une sourde angoisse, fût que le guéridon où elle s’accouda le premier jour, semblât avoir été emmené Dieu sait où. En tous les cas il n’en demeurait plus la moindre trace.

 

Les pensionnaires prirent leur thé comme à l’accoutumée, sans ne rien remarquer ni s’alarmer outre mesure sur le fait que depuis plus de deux semaines maintenant, le soleil n’était plus réapparu du tout.

L’entier domaine du Righi-Vaudois sommeillait sous d’immaculées lagunes surplombant la plaine Montreusienne.

Le lac paraissait glacier et les alpes châteaux de neiges érodés sous le frimas.

Chaque roche s’arrondissait, comme des sentiers sinueux qui seraient passés des combes en subreptices altitudes.

La vieille balançoire se trouvait nouée sur le mât transverse, nacelle abandonnée depuis longtemps aux bercements d’enfants confondus dans la tourmente humaine; le petit court de tennis devenait une couche à part entière, exempte de toute empreinte ni stèle.

Les arbres, les murets, les réverbères, tous semblaient enveloppés de pèlerines, les formes enfouies sous ces fourreaux ne laissaient plus percevoir que pourtours disparates et reliefs enfarinés.

 

La troisième semaine s’écoula ainsi, sans que la Dame ne parut plus, sans que quiconque semblât savoir de quoi il en retournait. Les boiseries attiédies par les feux de cheminée fleuraient bon cette fragrance de cire fraîchement appliquée. Dans l’espace suspendu d’ajourés multiples, les lustres à facettes brillaient de tous leur feux et les petits garçons de pierre, veillant l’allée du parc, semblaient les enfants pétrifiés de Pompéi.

 

– Monsieur Hans, resterez-vous une semaine de plus encore?

– Eh bien, je viens juste d’arriver et voilà que vous cherchez déjà à me chasser? Je vais finir par croire que je suis hostile à la Maison, mon cher! J’ai à peine commencé l’ébauche de mon nouveau conte. Je ne quitterai l’endroit qu’une fois celui-ci totalement achevé.

– Mais vous êtes parmi nous depuis trois mois déjà! Sans que nous eussions été dérangés le moins du monde par votre compagnie bien entendu; heureux aussi que vous nous enchantiez d’un nouvel ouvrage! Sachez aussi, pour votre gouverne, que je serais très impatient d’en déflorer la première lecture!

– Eh bien soit. Quelle hardiesse! Je ne puis que retenir une requête provenant d’un tel élan.

Trois mois que je suis en ce lieu… mon brave… Mais comment l’entendez-vous? Vous venez à peine de monter mes bagages…

– Pour être montés, ils sont bien montés monsieur. Mais ils ne l’ont pas été par mes soins.

– Comment cela pas par vos soins? Je reconnais encore le monde me semble-t-il!

– Le monde? Quel monde monsieur? Sauf votre respect, vous devez confondre…

– Confondre? Confondre quoi? Bien sûr que non! Vous m’avez même affirmé qu’ils étaient là bien avant ma venue, ensuite vous avez cabotiné de tout votre saoul, arguant que: “rien n’était plus normal que cela se passât ainsi, étant donné que nous étions en Suisse.”

– Cabotiné?  Si vous le voyez ainsi, pourquoi pas… Un peu de vie et de fantaisie ne pourrait en aucun cas nuire à ce pays. Je vous ai juste dit qu’ils étaient arrivés avant vous; vous en avez déduit le reste à votre convenance.

– Mais enfin qu’on m’explique! Quelle déduction? C’est comme cette femme… Ne me dites pas que vous ne savez rien à son sujet?

– Pensez à achever votre conte Monsieur. Vous êtes au Righi-Vaudois juste pour cela. Vous irriter de la sorte ne ferait qu’empirer vos quintes.

– Mon conte et mes quintes n’ont rien qui puisse nuire à mes desseins! Depuis le jour où j’ai entraperçu cette beauté, je n’ai eu de cesse que d’écrire, enfiévré jusqu’au bout, c’est donc affaire conclue. Du moins dans ma tête l’ouvrage est accompli. Quant au monde qui m’entoure, je puis vous affirmer sans hésitation qu’il est bien solide et que je me rends parfaitement compte du temps qui s’y écoule ainsi que du terrain solide où je dépose mes pas.

 

Nous étions le vingt-trois décembre 1873; enfouie sous la neige, la nuit vient talquer un visage lunaire jusqu’à hauteur de terrasse. C’est alors, qu’avançant majestueusement, sans ne produire aucune rumeur ni empreinte dans la neige luminescente, la grande Dame Blanche apparut devant les baies puis au centre de l’oriel, dont elle prit immédiatement possession, les bras luisants de petits cristaux de glace.

 

– Monsieur Christian, de grâce, fermez donc cette porte! Nous allons tous attraper la mort.

– Tous? Mais il n’y a que moi ici, avec cette charmante demoiselle qui, certes, devrait se réchauffer au plus vite, j’en conviens.

– Non, Monsieur Andersen, vous n’êtes pas tout seul! La nuit est bien trop froide pour risquer le gel devant ces bow-windows béants!

– Geler… Oui, geler… S’endormir… Si seulement… Paisiblement ainsi et devant telle vision. Qui ne voudrait cela? Connaître pareille fin…

Madame, il paraiî que je suis ici depuis longtemps, souffrez que…

– Mais à qui donc vous adressez-vous, Monsieur Andersen?

– À la femme de l’oriel, là.

– Il n’y a personne ici, que vous et moi, plus quelques autres résidents qui, grâce à vous, sont tous congelés.

 

– Embrassez-moi madame, venez…

– Monsieur, vous déraisonnez, je vous en supplie soyez compréhensif, reprenez vos esprits!

 

L’écrivain ne l’entendait plus ainsi, ni ne voyait autrement que par le regard posé sur la traîne luminescente d’une forme, qu’il ne désirait plus honorer qu’en aparté.

Par une somptueuse veillée aux chandelles, alors que les pensionnaires s’effaçaient les uns après les autres, comme pour ne plus troubler pareille intimité, l’hôtel Righi-Vaudois s’assoupit lentement sous les neiges de Glion.

 

À hauteur de baies, entre le verglas du verre et la glace des miroirs, les lèvres de la Blanche Apparition vinrent figer d’un baiser l’ultime souffle de Hans-Christian Andersen, rejoignant enfin la fée des glaciers.

 

© Luciano Cavallini, Membre de l’Association Vaudoise des Écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, “Contes fantasmagoriques de Montreux”, “La Blanche Apparition de Hans-Christian Andersen”, décembre 2017 – Tous droits de reproduction réservé.