Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 11/09/2017

Le blanc pain de Madame Leutenegger

Voici le 126ème conte fantasmagorique de l’écrivain montreusien Luciano Cavallini.

Une ancienne boulangerie… mmh, ça sent bon le pain.

 

Le blanc pain de Madame Leutenegger

Genre : Récit d’enfance

À mes grands-Parents, Charles et Nelly-Diserens Burdet

Il y avait sur la grille du soupirail deux chaussures noires ressemblant à de grandes oreilles. Ce n’était pourtant pas un chat, collant son museau entre les barreaux, mais les pieds de grand-père ayant la patience d’attendre que son petit-fils veuille bien quitter les trous pour lesquels il avait une fascination débordante.

Trous d’aération, regards d’égouts, trous de taupes ou de souris, tout ce qui s’en allait vers des profondeurs mystérieuses, des tas de royaumes, dont on ne voyait jamais le fond.

On se retrouvait donc devant le même cas avec la boulangerie Leutenegger, car – en plus de n’en pas voir l’extrémité – on n’en devinait l’endroit qu’avec un léger halo ressemblant à un clair de lune égaré en sous-sol. En plus ça sentait délicieusement bon, ça vous léchait d’une haleine humide et douce. Cela devait ressembler à un ventre maternel sur lequel on aurait pu s’endormir, faute de renaître une deuxième fois.

C’était déjà bien assez compliqué comme ça, sans en remettre une deuxième couche!

 

On entendait une drôle de rumeur en remontant, comme des bruits de vaisselle, de grosses voix d’hommes s’ébrouant, gutturales, assommant l’aube émergeant laborieusement derrière Naye et Jaman.

Une clarté voilée se levait sur le magasin, tandis que l’arôme du pain chaud s’épaississait de plus en plus fort contre cette grille devenant glissante sous la bruine.

– Allons, rentrons maintenant, tu en as assez vu pour ce matin, lâcha vivement grand-père au comble de l’impatience!

– Mais y’a quoi là dessous? J’aimerais bien savoir… Puis on y rentre par où?

– Tu demanderas tout ça à la mère… Pardon… à Madame Leutenegger, elle saura te répondre!

On voyait juste le reflet verdâtre du sol diffusé contre la porte du magasin, tant l’espace demeurait embrumé. Puis le fumet prenant les entrailles serpentait aussi sur les carrelages de l’immeuble, marquetant le sol  de céramiques anciennes, se tortillant d’arabesques cyan. Les habitants de cette maison, entrelacée de pierres austères arrimées en damier, pure style «Europe classique nordique», avaient une sacrée chance de pouvoir sentir et obtenir du bon pain frais à longueur de journée! Du moins est-ce ce que j’illusionnais à l’époque.

On entendait la petite clochette, puis la boulangère toute souriante et pas très haute disparaissant derrière ses présentoirs illuminés de dorures briochées, de tresses et de pains au lait, sur laquelle la lumière se réverbérait en auréolant plus encore le glaçage des viennoiseries.

Madame Leutenegger avait une voix sûre et joviale, un visage rassurant, tendre, beaucoup de douceur et d’amabilité. Elle vaquait parfois vers cet endroit étrange qui se nommait «Tea-Room», où nous n’allions jamais car: «il y avait déjà tout ce qu’il fallait à la maison, non de bleu!».

Grand père rechignait longtemps avant de lâcher son guillaume Tell coincé entre l’index et son gros pouce, noirci par les journaux.

 

De gros pains sur claies s’alignaient côte à côte, qu’elle saisissait presque par surprise comme un trophée brandi fièrement en l’air parmi la multitude, en vous répétant à l’envi: «en voilà un bien cuit, ça ira comme ça ?»

Puis de penser au dedans d’elle-même: «allez-y, allez-y, faites seulement votre choix, vous voyez bien qu’ici ce n’est ni l’abondance, ni la qualité qui manque!».

Elle se tourmentait beaucoup, Madame Leutenegger, en soulevant ses colosses comme s’il c’était agit de grosses bûches qui, en se frôlant, généraient le même froissement que le bois des forêts qu’on entassait en stères.

Mais c’est au sous-sol que ça devenait intriguant. Ce remue-ménage constant, ces souffles puissants remontant des pétrissées, toutes ces crèmes que les fouets ne lâchaient qu’à regret quand le pâtissier affairé apparaissait vers les rayons, tout pâle de ses nuitées enfarinées.

L’atmosphère de la maison se découpait crue sous les bruines automnales. La façade ainsi que les fenêtres s’engonçaient contre le corps du bâtiment et, de loin, on ne voyait même plus la sirène des pompiers dresser son couvre-chef au sommet du toit.

Les carreaux jaunâtres des habitants pochaient les environs, avec aussi Angelina fichée sous le perron, fichu autour du cou, jetant son premier savonnage fumant dans le tout-à-l’égout.

La boulangère égrainait ses feuillets de soie, afin d’habiller les pains prenant immédiatement l’odeur de mie, tenant corps à la croûte se déclinant sous tous les tons, selon les mains qui l’accueillaient.

Puis Madame Leutenegger, s’affairant sur son praticable de planches surélevé afin de paraître plus haute, s’en allait près du percolateur fumer les tasses, forer profondément le brut de moka embaumant le tea-room tout entier. Le lait hurlait sous la vapeur, moussait presque de rage par-dessus les tasses et la buse complétement débordée, alors qu’entre deux services ses pas martelaient le sol d’un son monotone.

– Tu l’aimes pas ton grand père, hein?

 

On ne savait pourquoi les chocolats luisaient de manière étrange sur leurs plaques. Le noir intense, le blanc translucide, celui au lait sentant la vanille bien plus que le cacao. Il y avait à Pâques ou à Noël les autres, emballés sous un film de plastic, dont on humait encore bien plus prenante la saveur, cherchant à fuir le film transparent. Ils scintillaient, flancs contre emballages, devenaient quasi émollients, hélant de leurs bouches singulières et issues du même moule, les gourmandes gamines qui auraient enfin réussi à les faire fondre…

– Ça fait envie au gamin tout ça, prends-en un tout petit avec toi, au moins celui au caramel!

– Non. Grand-père veut pas!

– Allons, allons, il va bien laisser le petit tranquille pour une fois!

– Ouais ben… faudra en tous cas rien dire à la mouquère, sinon elle va encore sauter en l’air.

Les gens venaient et partaient tous rapidement, brouillant l’odeur générale de crème brûlée et de afé au lait, imbibant le moindre recoin de leurs déplacements furtifs.

Dans le fond, chignon tiré et besicles clouées au front, la Denise, chialeuse de service invétérée.

– Comme les vieilles chiottes, ces bouèbes! À peine on remuait la lunette ou frôlait la chasse, que ça se mettait à goutter!

Accoudée vers la vitrine, la douce Madame Solis, évasive, pensant à Granada, un jour de brume violette sur l’avenue Gambetta. Il fallait bosser en Suisse, on était venu pour ça. On tirait la journée à l’EMS «Beau-Sîte» ,tandis que le mari, plantureux bonhomme affable mais parfois violent du ceinturon, dressait ses cinq gamins comme des taureaux nourris à la confiture, margarine et tortillas aux pommes, confectionnées en gros sur la lèchefrite. Pas question de savourer les fines tranches de Madame Leutenegger; si on ne le faisait pas à cause des gamins, on le ferait pas pour soi non plus. Avant de reprendre ses études de médecine, le bon papa oignant cheveux de brillantine, levé avant tout le monde, placide devant la glace de la pharmacie et les néons crus, avait raclé jusqu’à la dernière bribe les lamelles de margarine à déposer sur ses tranches préparées pour la famille. Puis, dans le froid, massif, cheveux protubérants jetés en arrière à la Staline, il partait chez Weber & Rolandin brasser le béton des bonnes gens et bâtir leurs maisons. D’ailleurs le slogan de l’entreprise était: «bâtis ton avenir, deviens maçon». On n’était plus à Costa-Rica mais à costa caro. Enveloppé d’after-shave et de fierté hispanique sans ombre, le père Solis.

Madame Leutenegger connaissait cela. Alors, des fois, sans ne rien laisser paraître, elle faisait mine de dire qu’il restait une frangipane de la veille, ou quil traînait un vieux taillé aux greubons. Mais ce n’était ni de la veille et c’était toujours bon. On savait qu’elle mentait à dessein. On ne doit pas blesser la fierté de ceux qui peinent à gagner leur pain.

On ne fait pas tous du blé avec la farine.

De temps à autre on voyait des monceaux de croissants bien dodus partir en direction du Dragon vert; curieusement, à peine avaient-ils traversé la route, qu’ils semblaient devenus de simples pâtons communs. C’est qu’en face il y avait fumée, alcool et vacarme: on ne peut instiller des perles en écrins ne leur seyant nullement.

 

Le tea-room fourmillait, c’était très drôle à voir toutes ces dames déteignant leurs rouge à lèvres un peu partout. Les serviettes en étaient toutes maculées, les mouchoirs aussi, puis finalement l’émail des dentines! On ne savait qui, entre la boule de Berlin, laissait la confiture à l’autre, mais le fait est que chacun ramenait sa fraise à bon escient!

Grand-père piétinait à l’entrée, lui il voulait aller trouver la belle jeune fille blonde de chez Liliana. Ce qu’il ne savait et que je ne comprenais encore pas, en sentant battre mon cœur plus vite, c’est qu’il empiétait sur mon terrain Une jeune fille, ça n’avait rien à voir avec un aïeul! D’autant plus qu’il enfourchait ses mots, à peine l’apercevait-il sur la devanture, puis sa boule alopécique devenait aussi rouge qu’une tomate bien mûre… Ce n’était pourtant pas le plus drôle. Le plus marrant c’est que, comme il avait été fort impressionné, il revivait à remontée de rue tout ce qu’il avait dit et vécu en pâmoison devant la jouvencelle. Il baragouinait à voix basse et à mimiques feutrées, les moindres échanges qu’ils avaient eus et cela pouvait bien durer quinze minutes! Il n’avait jamais réussi à bien s’y prendre avec les femmes, il s’était juste dit à un moment donné: «Charles, tu avances en âge, il serait grand temps de te trouver une bourgeoise si tu veux pas finir vieux garçon à faire tes lessives et ton repassage!»

Puis ça s’arrêtait là, tout le monde descend.

 

Ce qui était des plus surprenant chez Leutenegger, c’était cet ascenseur qui descendait dans les tréfonds, une espèce d’armoire en laquelle on mettait des tas de couverts et d’assiettes sales, qui s’engloutissaient par enchantement grâce à une petite lumière rouge s’allumant contre le cadre. Il faudrait qu’on nous explique ce mystère une fois. Comment autant de choses peuvent disparaître ainsi en aussi peu de temps, juste entre deux ouvertures et fermetures de porte, avec en avant-poste le sourire béat de Madame Leutenegger! L’air de dire «tu vois, en plus d’être la fée de toutes ces bonnes choses, je suis aussi magicienne, je me débarrasse de mes nombreuses tâches encombrantes grâce à mes tours de passe-passe!»

Mais le Monsieur, où donc était-il? Celui qui faisait le pain que les autres devaient gagner? C’était aussi incongru: on ne le voyait jamais, les pièces arrivaient par cette armoire enchantée, mais on ne savait comment… C’était-il donc possible de fabriquer autant de choses pour un seul homme, tout là bas-derrière, entre les reins des murs?

Une fois de plus sur le trottoir glacial, il y avait cette buée qui montait, ces lueurs de nulle part, de temps à autres des heurts plus étranges encore, des espèces de brassages continus et sourds résonnant entre les parois du soupirail. Mon Dieu! Cela descendait tellement profondément sous terre… Est-ce qu’on trouvait des racines au fond, est-ce qu’on pouvait voir les arbres pousser depuis le début? C’était fait comment ,et les gens y habitant, ils avaient quels visages, quelles tailles?

Il demeurait invisible Leutenegger, il se cachait tout le temps par là-bas en dessous. Il devait avoir une toque de cuisinier, vivre en blanc, plonger à bras le corps dans le pétrin ou piocher les avant-bras au fond de la farine! Alors, parmi tout ce noir des profondeurs, comment pouvait-on ne pas même apercevoir une once de blancheur?

 

C’était qui Leutenegger? Il était comment celui qui faisait les nids d’abeilles pour la douce et belle institutrice de Cully, Jacqueline Swalhen?

Jean-Pierre, Gérard, Philippe, Béatrice, tous ces enfants qui prenaient leurs branches plantées dans un petit pain, Madame Solis, Denise la triste, Angelina et ses savonnages, tous ces personnages s’arrêtant pour savourer un instant de café et de viennoiseries, ceux ne faisant que passer entre deux battues de portes, enlevant à la va-vite un pain en jupon de soie, où donc sont-ils passés?

En regardant, on ne retrouve plus grand-père. Il paraîtrait même que Madame Leutenegger a rendu son tablier. Puis, le soupirail est borgne et plus personne n’est fasciné par un jour étrange y surnageant, les odeurs disparues sont éventées par le temps et les cendres du fournil.

La belle mie blanche, légère et bien alvéolée de Leutenegger, qui sentait presque le vin blanc, ce pain que grand-père aurait dû manger sans le vin parce qu’il devenait rougeaud et grognon, ces belles baguettes, la demie-livre bien cuite des grands-parents, le gros kilo massif des Solis, où tout cela? où panaches envolés, la bonne odeur sacrée du pain cuit, du pain des hommes, des honnêtes gens?

Elle me sourit du fond de sa boutique, sur son praticable la rendant plus grande, elle sait ce que veut dire devoir être bonne comme le pain… et sa douceur parle toujours d’elle, ça doit se voir d’en haut. Pas plus haute que trois pommes en tablier blanc, quand elle venait ouvrir la porte le matin, juste après avoir astiqué son carrelage de linoléum verdâtre.

Un jour, la magie de l’enfance s’écroule d’un coup. Il suffit d’avoir été déçu une seule fois par les adultes mentant par omission et trahissant la confiance indéfectible qu’on projetait sur eux.

Ça s’écroule et c’est fini, toutes les illusions fondent pour toujours, on est dans ce monde moche aux friables grisailles et aux pertes constantes d’êtres chers.

 

On ne peut pas être mauvais après avoir vécu en tout ce blanc tout le temps de sa vie, c’est comme les blanchisseuses et les cygnes, c’est bon tout de suite.

Oui ce n’est qu’après, bien après, une fois grandis, quand ils sont loin et que nous sommes partis avant eux pour l’existence, que l’on commence alors vraiment à savoir quel goût ça a, le pain noir.

 

© Luciano Cavallini, Membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & MyMontreux.ch

«le blanc pain de Madame Leutenegger«, septembre 2017 – Tous droits de reproduction réservés.