Contes fantasmagoriques de Montreux

Des contes d’aventure, d’épouvante, d’amour à Montreux. Par Luciano Cavallini (membre Assoc. Vaudoise des Écrivains), basés sur des vérités, des légendes ou… l’imagination du conteur.
Derrière les paysages idylliques de Rousseau, il y eût des évènements que nos aïeux ont étouffés: de la romance, de l’angoisse ou de la nostalgie…

Paru le: 28/05/2018

Aline et le Château des Crêtes

Aline et le château des Crêtes

Enfance, fiction 

En ce temps d’orage, la fenêtre de la cuisine devenait écarlate. Ça cinglait en tous sens contre les vitres dès que le vent s’enrageait par bourrasques.

Entre les vitrages de l’entrée, on apercevait la cage d’escalier dont les briques translucides viraient au violet, tandis que l’ampoule du palier faiblissait à chaque coup de tonnerre.

On voyait l’eau ruisseler sur les doubles carreaux et le Château des Crêtes se dissoudre progressivement entre les lames de pluie. Grand-mère nous avait avertis plusieurs fois qu’il serait imprudent d’allumer le plafonnier, tant que la tempête ferait rage.

Le corridor se vernissait d’un halo jaunâtre, réverbéré sur le carrelage. En ce clair-obscur, les objets prenaient des contours inquiétants, les silhouettes semblaient des espèces de housses difformes déambulant d’une pièce à l’autre.

De loin, je voyais se découper la nuque d’Aline avec un flot de mèches translucides baignant ses épaules.
Grand-père devait être encore sur la route, poussant son vélo sans se décontenancer le moins du monde. Il ne risquait pas grand chose, trouvant toujours un porche pour s’abriter, revêtu de sa grande pèlerine de postier descendant jusqu’aux pieds.

Nous avions beaucoup grandi, Aline et moi, et sur le tapis de la petite chambre, on triait les vieilles photos révélant une région où l’on pouvait encore admirer nos chers «Brayères», constitués d’un champ moissonné avec un maraîcher et son cheval posant fièrement au premier plan.

Le lac s’étendait à perte de vue, ainsi que la Haute-Savoie aux mâchoires chaotiques renfermant le chicot de la dent d’Oche.
Apparemment, c’étaient bien les seuls remparts du paysage semblant ne pas avoir bougé ni subi la dépravation des hommes et du temps.

Penchés tous deux au-dessus des illustrations, nous disparaissions dans ces souvenirs jaunis, alors que les éclairs sillonnant le ciel jetaient leur fureur contre la façade.

Aline s’illuminait de l’intérieur, son faciès s’élevait au-dessus des décombres, tel un Pierrot lunaire.

Nous étions déjà partis avec le fermier, j’avais installé mon amie sur une calèche et nous grimpions la colline du Château des Crêtes, vers le parc aux oiseaux et ses hautes cheminées ressemblant à des gardiennes de brique. La Baye débordait encore, le pierrier dévalait la plaine sous la poussée des courants, eux-mêmes nourris par l’érosion massive des ravins de Saumont. Quelques arbres dérivaient, les racines à l’air, et le village de Tavel renfoncé d’auvents disparaissait sous la tourmente.

Malgré l’intempérie fustigeant le chemisier d’Aline, cette dernière en avait retroussé les manches jusqu’aux aisselles et l’on voyait deux méandres de lait voltiger à mi-hauteur, cherchant à retirer une chevelure dégoulinante au bas des reins.
La jeune fille se tenait adossée contre l’enceinte clôturant le domaine avec, à l’arrière, le vignoble s’échelonnant jusqu’au Basset. Nous demeurions seuls sous la pluie, rassurés par les grands arbres qui auraient pu ramasser la foudre. On connaissait très bien le danger que suscitait le fait de s’y abriter, mais nous restions persuadés d’être protégés par celui que grand-père appelait «Le vieux Monsieur».

Entre les roses bourgeonnantes ou autres boutures déjà fortement effeuillées, nous allions vers des coupelles murales disposées en espaliers, boire la détrempe des cieux sur les frontons floraux. On savait que ce n’était pas très limpide, mais c’était plus fort que nous, nous adorions cette saveur âcre de mousse accrochant la gorge.

La chair d’Aline ressemblait à la terre, elle en avait aussi le goût et l’envie d’être irriguée jusqu’à saturation, autant que ces scories assoiffées troublant la canicule.

Les bas blancs d’Aline se maculaient de boue et sa jupe bleu marine noircissait à vue d’œil. La chemise s’anastomosait au corps et, sur l’eau tiède ayant transi la soie, la peau transparaissait avec sa caractéristique odeur de jute.

Nous observions la méridienne, la tourelle, le belvédère aux mâchicoulis nimbés de cristaux tempétueux.

Une fontaine dégorgeait, les taillis ébouriffés s’agitaient en tous sens. Mais les cheminées, nos bonnes gardiennes, de leurs silhouettes efflanquées aux képis vigiles, continuaient de veiller avec bienveillance, la plus élevée enrobant son collet d’une étole odorante.

Assis sur la détrempe du sol, on aurait pu jurer qu’elle nous avait honoré d’une courtoise révérence. Nous n’avions pas rêvé, le profil aquilin, bien qu’embrumé, s’était incliné devant nous. Ce n’était pas qu’un vulgaire oiseau sur une gouttière, comme voulait bien l’affirmer grand-mère.

Monsieur le Vétérinaire, qui avait repris la propriété de la comtesse, devait avoir tisonné l’âtre.
Une fenêtre s’ouvrit; les moulures d’un haut plafond apparurent scintillantes avec, au zénith, un lustre à facettes nimbant la pièce toute entière. Un homme parut, muni d’un faciès famélique encadré de longs cheveux blancs s’éparpillant jusqu’aux épaules. Il ne nous vit pas, mais sembla sourire vers quelque esprit furtif tapis dans un buisson.

Aline avança précautionneusement sur l’allée de gravier, sans provoquer la moindre rumeur en y déposant ses empreintes.
Le Monsieur prit un instrument que nous ne distinguâmes pas du premier coup d’œil. Mais, au fur et à mesure, nous comprîmes qu’il s’agissait d’un violon cello et que les premières notes s’en égayant étaient celles du «Devin du village» de Jean-Jacques-Rousseau.
Par-delà les sommités des cyprès, un courant d’éclaircie se profila, écartant les gouaches rebelles en vis-à-vis bien tranchés.

L’étoffe appesantie de la nature recouvrait les allées et dégouttait de grosses larmes sur le sol. Les tuiles miroitaient, réfléchissaient la clarté blanchâtre des cieux et l’aiguille du paratonnerre éclata soudainement d’une aveuglante zébrure!

Nous étions définitivement emmenés sur cette douce nacelle contenant le château et le vieux musicien.

À l’orée des crêtes, vers la clairière aux châtaigniers, un alezan tirait une charrette en bordure du chemin de la Nouvelle-Héloïse. On supposa que l’antique propriétaire, profitant de cette accalmie, s’en allait vaquer vers d’autres obligations.

La Baye mugissait, un torrent limoneux envahissait la plaine. Aline et moi commencions de frissonner, transis par la froidure ayant imbibé nos corps. Nous étions prêts à quitter les lieux, lorsqu’une dame élégante vint nous apporter un plateau de gâteries au citron et des tasses à fleurs dominant gracieusement le reste d’un service à thé.

On se rappelle avoir remarqué les tranches d’agrume surnageant au-dessus de la porcelaine et du breuvage miroitant contre nos lèvres.

Les merles trillaient à nouveau, les martinets folâtraient entre les tours à pignons et les vieilles girouettes.
On ne voyai,t de la marquise et du porche, que sa verrerie translucide avec le ciel échoué au-dessus. Quelle était bienvenue, cette bonne odeur de thé, qui revigorait le souffle!

La dame souriait en nous dévisageant longuement puis, sans crier gare, fit volte face, disparaissant comme elle était apparue, dans une bulle vaporeuse surgie de nulle part et s’estompant progressivement.

Grand-mère venait d’éveiller nos torpeurs gisant sur le tapis, avec une tranche de cake au citron additionné d’un thé de chine bien corsé.

Bien que nous affirmions le contraire haut et fort, nous nous étions assoupis sur une vieille photo du champ des Brayères avec son paysan et sa haridelle prenant l’ombre sous les pommiers.

Derrière les carreaux, la tour octogonale du Château des Crêtes guignait d’un rose auréolé transfigurant le brouillard. Mais une étrange lueur brillait au sommet du belvédère, que grand-mère affirma n’être que l’astre crépusculaire gobé par l’occident.

 

© Luciano Cavallini, membre de l’association vaudoise des écrivains (AVE) & MyMontreux.ch, “Contes fantasmagoriques de Montreux” , «Aline et le château des Crêtes», mai 2018 – Tout droit de reproduction et diffusion réservé.