Réflexions sur Noël

Luciano Cavallini, qui nous a gratifiés de 6 contes pour enfants en cette période de Noël, livre ce texte à votre réflexion. Qu’en pensez-vous?

QUAND SE MEURENT LES NOËLS D’ANTAN
Réflexion

Il y avait partout des marchés de Noël, des magasins ouverts, une grosse cantine distribuant du vin chaud, toutes sortes d’aliments luxueusement emballés, aux goûts de souffrances animales, du faux-semblant, des verbiages inutiles sous leurs criardes guirlandes éclectiques.

Une bijouterie, toute la prétention du clinquant, en costard cravate, servant le client avec un faux air bienveillant en fond de commerce. L’abâtardi terrible des affaires, des parures, du fourrage de crâne agrémenté d’une musique à la Walt Disney, mélangeant ensemble la féérie enfantine, l’appât du gain, et les pièges à concupiscence.

Les pavés gras luisaient de bruine et nourritures mélangées, on voyait l’obésité laide du consumérisme souiller le moindre recoin une fois le glaçage du papier doré et la poudre aux yeux disséminés aux quatre recoins de la nuit phosphorescente.
On vendait le nostalgique en chalets surnuméraires, l’enfance ancienne des mandarines et bougies, en recréant les saveurs épicées d’antan, mais cela ne marchait plus.
Entre la verroterie de pacotille, les marchands de bonbons, l’odeur de brasserie, les feux sous un chaudron bouillant de thé forestier, entre tout ceci on cherchait vainement à retrouver une chaleur urbaine au plein cœur d’un hiver qui n’existait plus.

Les manèges tournaient, mais comment croire désormais aux petits chevaux de bois boulonnés sur leurs socles, aux tentures stellaires dansant la gigue sous des boules à facettes.

L’enfance, ces goûts, ces odeurs-là, étaient bien mortes et ne rejoindraient jamais le souvenir parental de ceux qui avaient eu de l’amour à revendre, juste en brûlant des écorces de mandarines à la chandelle, ou faisant simplement bouillir des bâtons de cannelle à journée entière dans la maison.

Rien plus jamais n’arriverait à la hauteur de cette crèche fabriquée avec une vieille boîte de fondants au chocolat, garnie de personnages en pâte à modeler et coton en guise de barbe ou flocons de neige.
Les souvenirs simples des aimants lumineux seraient toujours plus puissants que cet ersatz commercial, confectionné d’exhausteurs de saveurs et lumignons artificiels.
Le sapin à bougies, avec la casserole d’eau en cas d’incendie, deux guirlandes, quelques boules seulement, et la pointe de verre vénitien tout en haut, défiant le ciel ombragé du plafond.

Mais on savait, on l’avait appris, de grands esprits finaux et retords avaient été formatés pour cela, et s’amusaient à éveiller les nostalgies afin de fourguer plus encore, d’aller plus avant dans le marché, en trouvant les substances olfactives proches de ces réminiscences liées à l’enfance éblouie et toujours étonnée de tout.
Rien ne s’achetait mieux que les vieilles odeurs d’aïeux.
La lavande, la fragrance particulière d’un fond d’armoire ou de tiroir, tous ces endroits secrets que l’on ouvrait de temps à autres, lors des grandes périodes de maladies infantiles, occasions rêvées, bénies, pour se laisser aller à toutes les douceurs et attentions partagées.
Le lit douillet, quand l’aube bleue passait par la fenêtre, la matinée réchauffée de cataplasmes et sinapismes puis, à midi, le fumet du potage aux légumes traversant subtilement le corridor avant de s’attiédir dans une assiette creuse.
Le plateau de bois, les belles tranches de pains posées à plat, la grosse cuiller pesant lourdement dans la main.
Cela se poursuivait d’un doux sommeil post prandial, lorsque la fièvre remontait et que la blancheur du plafond offrait un kaléidoscope stellaire filtrant derrière les tentures tirées sur l’interminable après-midi, infusant ses dorures jusque sous les paupières mi-closes.
Et le soir, le souper pareillement silencieux et goûteux, sous la clarté d’une petite lampe à abat-jour, en entendant au loin les grandes personnes raconter des choses totalement incompréhensibles.
On savait qu’au-dehors il faisait noir et froid, on voyait juste la capuche blanche du toit d’en face, guigner par la fenêtre embuée.
Rien ni personne ne pourrait recréer ces impressions d’avent, celles qui surviennent et marquent au fer rouge leurs empreintes natales dans la chair des enfants.
Alors on recherchait.
Les boutiques d’alors n’existaient plus.
Les valeurs sûres disparaissaient les unes après les autres, comme les personnages atemporels que l’on voyait toujours pareils au même, sans distinctions aucune.

Le marchand de tabac et sa boutique de bois laqué, la silhouette impeccable sur le pas de porte, moustache fine et cheveux gominés à la Clark Gable.
Son antre d’arômes subtils, le thé des fumeurs.
Soulevant le couvercle de ses grands bocaux de verre, comme s’il s’agissait de confitures aux pains d’épices.
Racontant les pays, les climats, nous emmenant très loin vers la Havane et les farces suaves roulées à la cuisse.
Puis tout d’un coup plus rien, une boutique borne, dont les vitrines et la porte d’entrée se retrouvaient entièrement tapissées de papier Kraft.

Mort du Savoir Faire, Mort du Savoir Être. De l’élégance, face aux emballages stériles des grandes industries cancérogènes. Clark Gable n’était plus, d’un jour à l’autre, après cinquante ou soixante années de bons et loyaux services, en une fois, «Gone with the wind»1. Il ne restait que l’ordinaire fallacieux et la tromperie générale ne faisant que ramener au fil des ans, des wagons désespérément vides.

Bien sûr il faut bien que tout ce monde existe, cela amenait beaucoup de vie et d’argent à la ville, ça marchait du feu de Dieu, on le savait bien.
Mais que l’on ne s’y trompe pas, Dieu n’allumait aucun feu là-dedans, il fallait plutôt chercher du côté des grands barrages de retenues.

Le Christ disparaissait au profit d’un Père Noël Soda de carton pâte, emprunté lui-même à une grande firme de spoliation humaine, se targuant de vendre du bonheur pur à travers le monde entier.

La Grande Halle recouverte de marché offrait de quoi satisfaire la gourmandise, mais n’arriverait jamais à la cheville des bonnes vieilles emplettes du vendredi matin, dans le froid cru, lorsque la marchande de salades en mitaines, soulevait les poids grisâtres de sa balance, que le poissonnier à moustaches se flairait de très loin, ou que le fromager carottait son fromage pour les creux de mains ravies.
La grande halle d’alors, obscure et poussiéreuse, voûtée sur ses colonnes de fonte et ceinturée de jours enfarinés, offrait ses personnages vendeurs de gourmandises, chacun avec son air, sa bonhomie, sa voix; on les reconnaissait tous, on les entendait de loin, puis on repartait toujours en emportant avec soi une pomme, ou un morceau de pain au lait.
On restait sublimé la journée entière avec cette rude vie dans le froid, et la saveur fruitée des primeurs, demeurant imbibée sur les habits.
Les rudes mains servaient, découpaient, râpaient, vous faisaient des signes, emballaient dans le papier journal, avec une bouche butane soufflant à chaud et faisant vibrer l’air tout autour des étals.

Non, rien ni personne ne pourrait remplacer cela, ou tenter de revendre ce rêve avec des mélopées factices s’étant jouées en ces époques-là.
On ne trouve que des surfaces grattées, en lesquelles dessous il n’y a absolument rien, que du coloris criard, des boursoufflures de sucre qui comme les barbes à papa, ne laissent plus ni consistance, ni aucun goût en bouche.
Quand se meurent les noëls d’antan, les étoiles s’étiolent et ne sont plus que des ampoules de kermesse.

1En anglais dans le texte. (NDA)


Luciano Cavallini, membre de l’Association Vaudoise des Ecrivains (AVE)

© Luciano Cavallini, décembre 2014, Terreurs et angoisses de Montreux. «Quand se meurent les noëls d’antan» – Tous droits de reproduction réservés.