Montreux NEWS

Retrouvez ici, toutes les infos, évènements et faits marquants de la vie montreusienne. La Commune de Montreux, célèbre dans le monde entier, se situe sur la rive est du lac Léman, bénéficiant d’un micro-climat au centre de ce que l’on appelle la Riviera vaudoise.

Paru le: 16/07/2026

Paléo & Montreux: les secrets d’une rivalité… qui n’en est pas une

Workshop – Montreux Jazz Festival 2026
Pendant près d’une heure, deux des figures les plus influentes de la musique live en Suisse romande ont méthodiquement déconstruit l’un des récits les plus tenaces de la scène culturelle helvétique : la supposée guerre entre Paléo et le Montreux Jazz Festival.
« Cette rivalité existe surtout dans les médias. » Daniel Rossellat sourit en lançant le débat. Le fondateur de Paléo connaît la mécanique. Depuis près de cinquante ans, chaque annonce de programmation, chaque innovation, chaque record de fréquentation est présenté comme un duel entre les deux géants romands. Pour Mathieu Jaton, CEO du Montreux Jazz Festival, cette mise en opposition répond aussi à « une tendance très humaine » : comparer, opposer, choisir son camp.
La réalité est pourtant bien différente.
Deux festivals, deux visions, une même intuition
À écouter Daniel Rossellat raconter les débuts de Paléo, on mesure à quel point les deux manifestations sont nées de contextes radicalement différents.
Au milieu des années 1970, Nyon risque de devenir une simple cité-dortoir. Une bande de copains décide alors de créer un festival. Sans soutien institutionnel, avec peu de moyens, beaucoup d’idées… et déjà quelques dettes accumulées lors de concerts précédents.
En 1976, l’événement se tient encore en salle. L’année suivante, le pari du plein air est lancé.
À l’époque, le mot « folk » est presque un choix stratégique. Il rassure une partie de la population dans une période encore marquée par la contre-culture hippie. Les plus jeunes adhèrent immédiatement. Une partie des adultes reste convaincue que l’expérience ne survivra pas à une édition.
Daniel Rossellat s’amuse aujourd’hui de ces souvenirs. « Nous avons choisi les meilleures dates météo… après avoir étudié les cinquante dernières années », glisse-t-il avec son humour habituel.
Deux ans plus tard, près de 45 000 personnes affluent déjà à Nyon.
À la même époque, Montreux poursuit un autre objectif : redonner une visibilité internationale à une ville touristique en quête de renouveau. Le jazz constitue alors le point d’ancrage d’un festival qui, au fil des décennies, s’ouvrira progressivement à toutes les musiques.
Deux histoires différentes. Deux ADN qui ne se sont jamais copiés.
Les mythes ont la vie dure
Très vite, la conversation glisse vers les clichés.
À Paléo, les opposants dénonçaient un festival de « débauche », alimentant les polémiques autour de la consommation de drogue. Daniel Rossellat évoque avec amusement certaines archives, notamment cette célèbre séquence de Carabine FM où, lors des dix ans du festival, il apparaît sur un plateau en plaisantant autour d’un joint.
À Montreux, les fantasmes prennent une autre forme. On parle des soirées secrètes au chalet de Claude Nobs, d’excès en tous genres, d’un festival qui aurait perdu son âme jazz.
Pour Mathieu Jaton, ces récits relèvent largement du mythe. Comme souvent, les légendes finissent par prendre autant de place que la réalité.
Claude Nobs, Daniel Rossellat: les médias avaient besoin de héros
Derrière chaque grand festival se cache souvent un visage.
Les médias ont rapidement transformé Claude Nobs et Daniel Rossellat en personnages presque mythologiques.
Daniel Rossellat rappelle qu’à l’époque, le journaliste Peter Rothenbühler expliquait déjà qu’un grand événement avait besoin d’une incarnation pour exister dans l’espace médiatique.
Claude Nobs correspondait parfaitement à cette figure.
À son arrivée à la tête du Montreux Jazz Festival, Mathieu Jaton a pourtant tenté d’inverser cette logique.
Son ambition : faire passer l’institution avant les individus.
« Le festival est plus fort que la somme des personnes qui le font », résume-t-il.
Mais la personnification reste un puissant ressort médiatique, auquel il est difficile d’échapper.
Deux philosophies face aux artistes
C’est probablement ici que les différences entre les deux festivals apparaissent le plus nettement.
Claude Nobs entretenait une relation profondément affective avec les artistes. Beaucoup revenaient à Montreux autant pour lui que pour le festival. Miles Davis, B.B. King ou Deep Purple ont contribué à écrire cette histoire d’amitié devenue patrimoine musical.
Daniel Rossellat revendique une approche presque inverse.
Il a toujours tenu à conserver une certaine distance avec les artistes afin de préserver son indépendance dans les choix de programmation.
Deux manières de travailler. Deux visions parfaitement assumées.
Mathieu Jaton reconnaît néanmoins partager cette dimension relationnelle avec de nombreux artistes de sa génération. Il évoque notamment John Batiste ou RAYE, tandis qu’il salue chaleureusement la présence de John McLaughlin dans la salle.
À Montreux, l’affect reste une composante essentielle de l’identité du festival.
La coopération plutôt que la concurrence
La révélation la plus intéressante de cette rencontre est peut-être là.
Les équipes de Paléo et du Montreux Jazz Festival échangent constamment.
Programmation, communication, politique culturelle, enjeux institutionnels : les discussions sont régulières.
Daniel Rossellat rappelle que les deux organisations partagent une caractéristique rare aujourd’hui : l’une est une association, l’autre une fondation. Aucun actionnaire à satisfaire. Aucun objectif financier à maximiser. Seulement une mission culturelle.
La pandémie de Covid-19 en a fourni l’exemple le plus marquant. Ensemble, les deux festivals ont uni leurs forces pour défendre l’ensemble du secteur culturel auprès des autorités fédérales.
Loin d’une rivalité, c’est une alliance discrète qui s’est dessinée.
Pourquoi la fusion n’a jamais eu lieu
Claude Nobs avait un jour imaginé rapprocher davantage les deux festivals.
L’idée n’a jamais abouti.
Pour Daniel Rossellat, une fusion ferait disparaître ce qui fait précisément leur richesse : leurs différences.
« Les fusions dissolvent les ADN », explique-t-il en substance.
Aucun des deux festivals n’a vocation à absorber l’autre.
Ils se renforcent précisément parce qu’ils restent indépendants.
Cette philosophie s’est pourtant traduite par plusieurs collaborations concrètes, notamment autour d’Opus One lors de l’ouverture de l’Auditorium Stravinski. Daniel Rossellat apportera alors au MJF son expérience en matière de restauration et de logistique qui donneront naissance au futur « OFF » sur les quais de Montreux.
Le futur se joue désormais dans l’expérience
À quoi ressemblera un festival dans dix ans ?
Pour Mathieu Jaton, le paradigme a changé. Déjà aujourd’hui.
Hier, on disait : « name first, location second ». Aujourd’hui, l’expérience doit être exceptionnelle dès l’arrivée et la programmation doit suivre ce vécu unique.
Montreux poursuit ainsi une stratégie en développant des formats plus intimes, à travers une trentaine de soirées qui privilégient la proximité avec les artistes.
Dans le même temps, le festival continue de faire rayonner sa marque bien au-delà du Léman, avec des projets comme le Montreux Jazz Café ou « 1967 », sa société spécialisée dans l’événementiel.
Face à l’arrivée des géants mondiaux du divertissement, Paléo et Montreux revendiquent plus que jamais leur indépendance.
À l’heure où quelques grands groupes internationaux concentrent quasiment tout le marché des concerts, les deux festivals suisses démontrent qu’il est encore possible de bâtir des événements de portée mondiale sans renoncer à leur identité.
Au fond, la plus grande victoire de cette prétendue rivalité est peut-être là : elle n’a jamais empêché les deux festivals de grandir ensemble.