Montreux – LE SAVIEZ-VOUS?

Cette rubrique vous renseigne sur des sujets peu ou mal connus de MONTREUX.

Paru le: 20/05/2026

Il y a cent ans, un château dominait Montreux, sous le Cubly. J.-C. Cochard en a fait une maquette

Un habitant des Avants, Jean-Claude Cochard, a étudié attentivement ce patrimoine détruit. Et il en a même fait une maquette. Voici le texte qu’il vient de nous transmettre:

Le projet prend forme
En dessous du belvédère du Cubly, sur une prairie à narcisses et sa vue imprenable sur le château de Chillon et les Dents du Midi, le fils d’un riche entrepreneur lausannois s’était pris d’affection pour ce lieu magnifique. Gustave-Auguste Wanner, né en 1866, avait été promu architecte par l’Ecole des Beaux-Arts de Paris en 1895, avec un travail de diplôme intitulé: «Un hôtel de montagne dans une station climatique». En 1903, il rachetait les parcelles et les trois granges qui se trouvaient au lieu dit «En Salau Scex». Il déposait aussi une première demande de permis pour la transformation et l’agrandissement des constructions existantes, aussi nommées «chalet» par les habitants des hauts. Afin de se loger confortablement sur place avec sa famille, il faisait transformer l’un des trois chalets en pension avec l’ouverture d’un Tea-room. Un paddock et une écurie pour ses chevaux complétaient l’ensemble du projet.

Aucune opposition

Par le sentier de Certaillon, tracé à flanc de coteau, les touristes pouvaient rejoindre la ligne du MOB à Sendy-Sollard, où les trains s’arrêtent sur le passage à niveau. C’est en déposant une nouvelle demande pour la transformation et l’agrandissement du troisième chalet, en octobre 1909, que son projet de château a commencé, sans le nommer comme tel dans le dossier de mise à l’enquête publique! Aucune opposition n’avait été formulée, le permis lui avait été accordé le 9 novembre de la même année par le greffe municipal du Châtelard, l’une des deux anciennes communes de Montreux.

L’année suivante, Wanner faisait faire à ses frais des travaux d’amélioration sur la route du Cubly (aujourd’hui route d’Azot) pour l’acheminement des matériaux de construction avec des attelages. Autrement dit un char à deux essieux tracté par un cheval ou deux en fonction de la charge. Un véritable progrès pour les habitants des lieux, habitués aux transports à dos de mulets par le Col de Jaman. Les façades de son château furent réalisées avec des pierres de taille provenant des carrières de Meillerie, qui traversaient le lac sur les barques à voiles du Léman.

Dans ses rêves, Wanner devait être un romantique, comme Louis II de Bavière. La typologie de son château n’était pas celle des constructions emblématiques de son époque, réalisées par ses confrères vaudois, également diplômés de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Eugène Jost pour le Grand hôtel de Territet, le Caux Palace, la gare de Montreux, le Casino et le Montreux Palace; Louis Villard pour l’hôtel Excelsior de Territet, la Villa toscane de Vernex, le Grand hôtel des Avants, l’hotel de Jaman, celui de Sonloup, les gares-chalets du MOB et les façades des ateliers de Chernex de la compagnie ferroviaire. La structure du château Wanner ou château du Cubly était déjà bien avancée lorsque la Première Guerre mondiale éclata. Elle devait être de courte durée selon ses protagonistes. C’est exactement le contraire qui s’est passé. Le 11 novembre 1918, l’armistice était signé dans une forêt au nord de Paris. Le lendemain c’était la grève générale en Suisse!

Ce premier conflit mondial fut suivi par une guerre civile en Russie. L’avènement de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques bouleversa profondément les mentalités sur tout le continent européen. Place au productivisme industriel et à la modernité! Les architectes en vogue dans ces années-là se précipitaient à Moscou ou à Berlin, pour vendre leurs projets de «Ville nouvelle» pour «l’Homme nouveau»!

Wanner fut ruiné, puis décéda

Sur la Riviera vaudoise, les hôtels étaient désespérément vides. Les sociétés immobilières étaient liquidées les unes après les autres pour assainir le bilan comptable des banques régionales, elles-mêmes en difficulté. Wanner, comme beaucoup d’autres entrepreneurs-hôteliers, était ruiné?. Sans le vouloir, il a subi le même sort que celui de Louis II de Bavière. Il n’habita jamais dans son château! Malade, il décéda quelques années avant le crash boursier de Wall Street. Pourtant, selon les rares photos retrouvées, on peut affirmer que son château était quasiment achevé avec sa magnifique toiture en tavillon. Il ne manquait plus qu’à poser les fenêtres et les balustrades. Avec la faillite de la Banque de Montreux, en 1932, la période dite de la «Belle Epoque» était définitivement terminée sur la Riviera vaudoise!

Du château, il ne resta que ruines

Au Cubly, le château était à l’abandon et la pension Wanner avait fermé. Le vagabondage et le vandalisme transformaient le château en ruine et un incendie avait partiellement détruit sa toiture. Les terrasses étaient envahies par les herbes folles. Cela faisait désordre dans le paysage et des voix s’élevèrent contre cet état de délabrement. Des rapports de police, du poste de gendarmerie des Avants furent adressés à la municipalité du Châtelard. Celle-ci, au début de la Seconde Guerre mondiale et sans état d’âme pour la singularité du lieu, adressa un ordre de démolition du château à la société immobilière qui avait acquis le bien-fonds de la famille Wanner. Pour occuper la classe ouvrière désoeuvrée par ce nouveau conflit mondial, les travaux de déconstruction furent attribués à l’entreprise Manini & Salvi de Chernex. En 1945, il ne resta plus rien du château, si ce n’est un tas de cailloux qui n’avait pas trouvé preneur, malgré la pénurie de matériaux qui sévissait à cette époque!

Le souvenir du château fut vite oublié par les habitants de la région. Après ces années difficiles, on pensait avec optimisme à l’avenir. C’était le début du rêve américain avec la démocratisation de la mobilité individuelle et celle des loisirs. La nostalgie de la «Belle Epoque» était mal vue ou un sujet de plaisanterie. Certains hôtels et bâtiments de cette période ont subi le même sort que le château du Cubly. Sur le plan architectural, on rebâtissait rapidement, avec des formes épurées, les quartiers des métropoles européennes qui avaient été aplatis par les bombardements. Dans les écoles d’architecture, l’enseignement des Beaux-Arts était passé de mode. Ce qui donna naissance au style du «Brutalisme», une discipline académique qui façonna l’urbanisme de nos villes, après la Seconde guerre mondiale.

Pourquoi raconter cette histoire

Huitante ans plus tard, il m’est venu l’idée de raconter l’histoire de l’existence éphémère de ce château (environ une vingtaine d’années dans sa forme la plus aboutie). J’ai donc réalisé, au plus près possible de l’original, une maquette de cette construction fantomatique, sur la base des rares documents trouvés aux archives de la commune de Montreux. Les cartes postales de l’entre-deux guerres montrent un château pratiquement achevé, mais sans les fenêtres et ses balustrades. Mon interprétation représente le château pourvu de ses fenêtres et de ses balustrades. La forme des vitrages étant imposée par les ouvertures en façade, il était facile de les restituer, à quelques détails près, en l’abscence des plans originaux. Pour les balustrades c’était plus compliqué. Selon divers témoignages celles-ci étaient plutôt en fer forgé. Sans les dessins d’époque il m’était impossible de les reproduire. Finalement je me suis inspiré de ce qui se faisait dans la région, des balustrades en bois dans le style des chalets de l’époque. Enfin, j’ai pris le parti de ne pas reproduire, sur cette maquette, la partie «moderne» soit l’extension nord-est avec son toit plat en béton armé et sa structure type «chalet», accolée à la façade principale du châeau!

Curieusement, les hauts de la commune de Montreux ont été intégrés au périmètre du Parc régional de la Gruyère et du Pays d’Enhaut. On peut trouver ce choix paradoxal, alors que la Riviera vaudoise et le Pays d’Enhaut n’ont rien de commun sur le plan architectural. Mais cela pourrait se comprendre par les liens qui ont perduré pendant des siècles par le Col de Jaman. Wanner, en dessinant les plans de son château, s’était probablement inspiré de ce particularisme régional en y associant des éléments hétéroclites. Il avait imaginé une grange monumentale, avec une toiture réveillonnante, comme on peut encore en voir aujourd’hui dans les Préalpes vaudoises (celle de Prantin, derrière les Pléiades ou la maison du sel à Salins, au-dessus d’Aigle). Quant à la façade principale de son château, avec ses deux échauguettes, elle était résolument d’inspiration médiévale. Un clin d’oeil malicieux à celle du Caux-Palace, qui lui faisait face, sur l’autre versant de la Baye de Montreux. Le choix de l’exubérance pour le dessin des toitures de son château, réalisées en tavillon, comme celles des chalets d’alpage des hauts de Montreux et de la Gruyère, peut s’expliquer par le relief particulier des montagnes environnantes. Avec le temps, les modes changent et avec une touche de nostalgie, on pourrait déplorer la disparition de ce témoin particulier du patrimoine bâti de notre région. Pas de doute qu’aujourd’hui, à la saison des narcisses, la pension Wanner et son château auraient un succès fou, alors même que les trains du MOB s’arrêtent encore, à la demande, sur le passage niveau de Sendy-Sollard depuis 125 ans!

Sources:

• https // agorha_ina.fr/

• L’histoire d’un songe fou/Est Vaudois du 1er septembre 1993/A

• Gonthier _ Archives de Montreux•

•  Archives Cantonales Vaudoises